Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

h

h

mardi 24 mars 2015

Yémen à trois bandes

On s'aperçoit aujourd'hui que le Yémen s'effondre, et n'a plus de gouvernement. Le problème, c'est que cela ne date pas d'hier. Le Yémen n'a jamais été un réel Etat. Une nouvelle Somalie s'ouvre.



- Au départ, il n'y a qu'un seul Yémen, crée par les Anglais autour de leur colonie d'Aden, au Sud (qu'ils quittent en 1967). Le Nord est un assemblages de tribus, sous la coupe d'un roi-imam, jusqu'en 1962. A noter que cette monarchie est chiite: présente dans le nord du pays, à la frontière de l'Arabie saoudite, la minorité zaydite chiite représente un tiers de la population. Le reste est sunnite, notamment au Sud. 


- Le roi-imam est chassé par une guerre civile opposant de 1962 à 1970 les nationalistes nasséristes (logiquement soutenus par l'Egypte), sunnites, et les partisans de l'imam, chiites, mais appuyés par l'Arabie Saoudite, surtout dans une volonté de maintenir ce pays voisin sous la coupe d'un régime archaïque. En effet, les Saoudiens ne veulent pas que le Yémen, peuplé et riche en pétrole, ne leur fasse de l'ombre. Les nationalistes l'emportent.

- Le Sud devient une République communiste, le Nord devient une République nationaliste arabe, mais qui reste marqué par un islam rigoriste. En 1978, Ali Abdallah Saleh, jeune officier chiite, prend le pouvoir au Nord. L'équilibre est trouvé en sa personne entre le régime nationaliste, d'inspiration sunnite, et la minorité chiite. Pour asseoir son pouvoir, Saleh adopte une identité musulmane globale, et non pas chiite, qu'il oppose face au Sud communiste et "apostat". 

- Le Sud est riche en pétrole, et dispose du soutien soviétique. C'est sans doute le seul pays arabe où les femmes jouissent d'une égalité complète avec les hommes (avec la contrepartie communiste: police secrète, dictature, corruption). En 1986, un coup d'Etat interne au Parti communiste déclenche une guerre civile qui ravage le Sud. Le président sudiste Ali Nasir Muhammad doit s'enfuir au Nord, avec un de ses adjoints militaires, le major-général Abd Rabbuh Mansur Hadi. Les exilés se mettent au service du Nord, mais dans l'espoir de reprendre le pouvoir un jour au Sud. 

- Avec la disparition du soutien soviétique, le Yémen du Sud n'a pas d'autre choix que de fusionner avec le Yémen du Nord. C'est chose faite en 1990, sous contrôle du Nord.

- Très vite, les Nordistes et les Sudistes se détestent. Le fossé culturel est immense. Les Sudistes essaient de promouvoir une laïcité que les Nordistes refusent. L'armée communiste sudiste ne veut pas être contrôlée par le Nord. Aden, capitale du Sud, perd son rôle économique. Pour ne rien arranger, les Saoudiens rompt leur liens avec le Yémen en 1991, et expulsent les milliers de travailleurs yéménites du pays, pour punir le soutien apporté par Ali Abdallah Saleh à Saddam Hussein. Le pays s'enfonce dans le marasme.

- En 1994, le Sud se soulève contre la domination du Nord. L'Arabie Saoudite wahhabite soutient alors les communistes sudistes, pour diviser ce pays voisin riche en pétrole. Le Nord l'emporte cependant et, depuis, affame le Sud, qui n'a pourtant jamais renoncé à son indépendance. Ce vieux clivage est toujours vivace. La campagne du Nord contre le Sud est soutenue par les exilés sudistes de 1986, Ali Nasir Muhammad et Abd Rabbuh Mansur Hadi. En effet, ceux qui les ont renversé à Aden sont écrasés par les nordistes. La place est libre pour leur retour au pouvoir. Pour les neutraliser, Saleh nomme cependant Hadi vice-président, poste qu'il conserve jusqu'en 2012. 

- Qui avait été recruté par le Nord pour réprimer les communistes sudistes ? Al-Qaïda et Oussama Ben Laden. Mission accomplie, ils restent sur place. Disposant de bastions au Nord, les djihadistes s'étendent progressivement au Sud, en territoire sunnite. En 2000, le destroyer américain USS Cole est pris pour cible par un attentat d'Al-Qaïda dans le port d'Aden. En 2009 se forme Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA). Cette branche du mouvement terroriste se distingue par ses attentats agressifs contre les Occidentaux, y compris en-dehors du Yémen. Pour lutter contre elle, les Américains inaugurent les bombardements de drones, depuis leur base de Djibouti. Des attaques qui tuent de nombreux civils, et contribuent, in fine, à gonfler les effectifs d'Al-Qaïda. Pour s'assurer l'impunité, les Américains prennent langue avec le régime de Sanaa, et apportent leur aide à Ali Abdallah Saleh, autrefois mis sur la touche pour son amitié avec Saddam Hussein. 

- Al-Qaïda combat les troupes gouvernementales, mais celles-ci concluent parfois des alliances avec les djihadistes, pour combattre les rebelles chiites du Nord, à partir de 2004, ainsi que les nostalgiques du Sud-Yémen, qui entretiennent une protestation, mi-pacifique, mi-violente, dans le Sud à partir de 2007. Ce "Mouvement du Sud" est piloté par des ex-officiers de l'armée sudiste, et des dirigeants communistes chassés d'Aden en 1994, et réfugiés à Oman. 

- Au Nord, la rébellion chiite des Houthis prend de l'ampleur à partir de 2004. Elle est appuyée par l'Iran, et donc combattue par l'Arabie Saoudite. Même si le président Saleh est chiite, lui et son régime sont identifiés comme "sunnites" par ces rebelles, qui cherchent à obtenir davantage de pouvoir. La répartition de la manne pétrolière entre aussi en jeu. 

- En 2011, le Printemps arabe chasse du pouvoir Ali Abdallah Saleh. C'est le moment choisi par les exilés sudistes de 1986 pour prendre le pouvoir, et capitaliser la revanche du Sud sur le Nord. Abd Rabbuh Mansur Hadi devient donc président en 2012, avec le soutien du Sud.

- Mais le vieux Saleh n'a pas dit son dernier mot. Se redécouvrant chiite, il tente de reconquérir graduellement le pouvoir à travers les miliciens houthis. Ces derniers prennent Sanaa en septembre 2014. Le président sudiste, qui n'avait jamais été accepté par la capitale nordiste, s'enfuit à Aden. 

- Voilà donc où nous sommes: les miliciens chiites et les militaires nordistes, restés fidèles au dictateur Saleh, marchent sur Aden, bastion sudiste rebelle au Nord, et territoire sunnite. C'est un peu comme si la guerre des deux Yémen de 1994 se jouait à nouveau. 


- Pendant ce temps, une compétition sans merci oppose Al-Qaïda et l'Etat islamique. Ce dernier souhaite unifier tous les mouvements djihadistes sunnites du monde, du Sahel aux Philippines, et donc éliminer Al-Qaïda, dont la branche yéménite est la dernière qui lui reste en "bon état". Les attentats du 20 mars contre des mosquées chiites, revendiqués par l'EI, démontre que le califat a réussi son implantation au Yémen, et qu'il tente de jouer la même carte qui lui a valu son succès en Syrie et en Irak: la guerre confessionnelle des sunnites contre les chiites.

- En définitive, le Yémen n'est pas prêt de sortir de la guerre civile, qui se nourrit de ses vieux clivages. Le premier étant la fusion contre-nature du Nord et du Sud. Le commerce maritime mondial, qui emprunte à 40 % le golfe d'Aden, risque de pâtir de cette instabilité, déjà résiduelle depuis des décennies. 

mercredi 18 mars 2015

Netanyahu, capitaine incontesté du Titanic

Les médias français avaient beau espérer jusqu'au bout la victoire de la gauche israélienne, affirmer que Netanyahu, au pouvoir depuis 2009, était à bout de souffle, il n'en a rien été. Avec 29 ou 30 sièges, son mouvement, le Likoud, est le premier parti représenté au Parlement israélien, la Knesset. 

Benjamin Netanyahu est conforté dans son pari, gagnant depuis 2009: avec un talent certain, il se démène sur le plan extérieur pour agiter les menaces qui pèsent sur Israël, donnant ainsi le sentiment aux électeurs israéliens qu'ils sont bien défendus sur la scène internationale. Sur le plan intérieur, il fait preuve d'une inflexibilité à toute épreuve contre les Palestiniens, et apparaît comme le rempart le plus efficace contre le terrorisme.

  • Le social contre la sécurité

Le point faible de "Bibi" Netanyahu ces dernières années aura été de sous-estimer la prise en compte des thématiques sociales de la part des électeurs israéliens: le prix de l'immobilier, la cherté de la vie, les monopoles sur les produits de base, la montée des tensions entre Juifs laïques et Juifs religieux (les premiers voulant imposer aux ultra-orthodoxes d'accomplir leur service militaire, et réclamant plus de laïcité). Ces thématiques, qui sont aussi le signe que la population israélienne devient indifférente aux Palestiniens, et se recentre sur elle-même, ont suscité le succès de deux partis centristes et laïques, Yesh Atid, et Koulanou (10 sièges chacun), qui seront sans doute amené à jouer un rôle dans la coalition à venir.

Mais in fine, "Bibi" a toujours su manier la corde sécuritaire émotionnelle pour parvenir à ses fins. Les électeurs israéliens, traumatisés par la guerre et le terrorisme, ont besoin d'être rassurés. Outre le succès du Likoud, son principal allié, le parti des "sionistes-religieux" et des colons, le Foyer Juif, obtient le score honorable de 8 sièges. 

  • Chute du bloc ex-soviétique


En revanche, un autre de ses alliés, le parti des" Juifs russes", Israel Beitenou, chute à 6 sièges, alors qu'il en comptait 15 en 2009. Cela confirme le déclin du leader du parti, et ministre des Affaires étrangères sortant, Avigdor Lieberman, hier grand rival de Netanyahu, aujourd'hui affaibli, et réduit à faire de la provocation anti-arabe et anti-musulmane (notamment en distribuant... Charlie Hebdo. Message inflammable pour toute la communauté islamique). Les "Juifs russes", immigrés d'ex-URSS, sont entre 700 000 et 1 million en Israël (sur 8 millions d'habitants). Ils sont nationalistes, mais laïques (revendiquant le mariage civil, tabou en Israël), peu religieux, voire secrètement chrétiens orthodoxes. Le parti Israel Beitenou les a déçu par sa corruption, et leurs voix se sont reportées sur le Likoud. En outre, les jeunes "russes" émigrent en nombre vers le Canada et les Etats-Unis. 

Le Likoud parviendra donc à reformer une coalition avec les "Russes" et le parti des colons. Sans doute s'alliera-t-il également à l'un des deux partis juifs ultra-orthodoxes, en s'adressant au Shass séfarade plus qu'au Judaïsme unifié de la Torah ashkénaze. Le Shass est en effet plus coopératif pour participer à la vie politique, alors que le second refuse de prêter serment à l'Etat d'Israël, création humaine qui s'oppose aux plans de Dieu. Mais le Shass refusera toute réforme du service militaire pour y inclure les Juifs ultra-orthodoxes, alors que Netanyahu, pour s'attirer les voix des Juifs laïques branchés, et pour gonfler l'armée israélienne, y est favorable. 

  • L'Etat palestinien mort et enterré 


Pour ce que les diplomates appellent pudiquement le "processus de paix", ces élections confirment une tendance de fond. L'Etat palestinien, auquel Netanyahu s'est officiellement opposé pendant la campagne, ne verra jamais le jour. Le Likoud, les colons et les "Russes" veulent poursuivre leur politique du fait accompli, qui conduira à l'annexion de la Cisjordanie. A court terme, c'est sans doute rassurant pour les électeurs. A long terme, cela est nocif pour l'Etat d'Israël, qui court le risque de continuer de faire le lit du terrorisme, et d'être dépassé par la démographie arabe à l'avenir. 

Netanyahu reste le capitaine incontesté et populaire d'un beau navire. Mais qui n'avance qu'à la lanterne du court terme, sans songer aux icebergs du futur. 

dimanche 15 mars 2015

Back to the Real(politik)

Après la visite mandatée des parlementaires français à Damas, le Secrétaire d’État américain John Kerry a encouragé Bachar al-Assad à participer aux négociations avec l'opposition. Il reconnaît ainsi implicitement reprendre langue avec le dictateur syrien.

Symboliquement, un tabou a été brisé: après quatre ans de guerre, plus de 200 000 morts et près de 3 millions de réfugiés, le régime syrien est toujours debout, et il redevient un protagoniste légitime, avec qui l'on peut discuter. Il est loin, le temps où il était banni et promis au renversement ! C'est un retour progressif à la realpolitik, hors des bons sentiments.

Officieusement, cela fait depuis septembre dernier que les États-Unis ont conclu un deal avec le régime syrien. Pour frapper l’État islamique, les Américains avaient besoin de circuler librement dans l'espace aérien syrien, sans craindre des tirs de la part des troupes régulières (qui auraient été marginaux, mais gênants). Les Syriens se sont empressés d'ouvrir leur espace aérien, en échange de quoi, les avions occidentaux n’abatteraient pas les hélicoptères du régime, qui bombardent toujours les positions rebelles. 

Depuis sept mois, donc, se tolèrent dans le ciel de Syrie des avions occidentaux et des hélicoptères du régime, les uns frappant Daech, les autres les rebelles de l'Armée syrienne libre. Ce marché a été dénoncé par l'opposition syrienne, mais le peu d'écho qu'elle a rencontré met en lumière la nouvelle donne: face à l'Etat islamique, le régime de Damas est redevenu fréquentable pour l'Occident. 

Le plan des services secrets syriens, formés à la bonne école de la Stasi et du KGB dans les années 1970-1980, quand la Syrie faisait partie des alliés du bloc soviétique, était bon. En favorisant la montée des islamistes au sein de la rébellion, en libérant des milliers de prisonniers, et en ciblant les modérés, ils ont permis l'avènement du Front al-Nosra, puis de Daech, et la marginalisation de l'opposition nationaliste, laïque et modérée. L'Armée syrienne libre est aujourd'hui désorganisée, et réduire à revendre aux djihadistes les armes livrées par les Occidentaux (comme des missiles français Milan...): un peu comme certains "Blancs" russes le faisaient avec les "Rouges" bolchéviks dans la guerre civile russe, au lendemain de la Première guerre mondiale.

Le régime syrien se retrouve donc quasi-seul face à Daech, dans le statut salutaire de moindre
mal. Mais le moindre mal, même en géopolitique réaliste, n'est jamais satisfaisant. Machiavel est habile pour le court et moyen terme, nettement moins pour la longue durée. Or, résoudre le conflit syrien pour quelques années ne servirait en rien aux populations. Il faut s'attaquer aux sources profondes.

Le conflit syrien est l'étape supplémentaire de la guerre civile de 1982, qui opposa le régime (contrôlé par la minorité alaouite, rappelons-le) et les Frères musulmans, qui exprimaient le ressentiment de la majorité sunnite. Ces derniers furent écrasés dans le sang. Aujourd'hui, c'est le match retour des sunnites, dont la vengeance permet à l’État islamique de prospérer (même chose en Irak avec les sunnites, unis contre le pouvoir chiite de Bagdad). Il faut donc permettre l'avènement d'un gouvernement faisant une place aux sunnites, tout en donnant des garanties de survie aux alaouites et aux chrétiens, mis dans le sac des défenseurs du régime.
Bachar al-Assad est discrédité, son nom est entaché du sang de milliers de tués, prisonniers, torturés. Un accord avec la frange modérée de l'opposition, prête à négocier avec le régime, serait difficile à trouver s'il restait au pouvoir. Son maintien au pouvoir risque de conforter les radicaux.  "Que Bachar s'en aille, et l’État islamique perdra la moitié de ses hommes, même si le régime est toujours là", disent certains pontes de l'opposition modérée. Mais son départ, pour l'instant, ne semble pas d'actualité.

Bachar, en bon Oriental, joue le temps long. Il sait également que dans la région, la figure du chef est symboliquement très forte. S'il s'en allait, même en laissant des hommes aux commandes, l’État pourrait s'effondrer, comme cela s'est passé avec Saddam Hussein en Irak, et en Libye avec Kadhafi. Il a tout intérêt à faire durer le statu quo.

Quant aux Kurdes syriens, encensés en Occident, leur objectif est d'arracher une autonomie, voire une indépendance. La disparition du régime dans les zones qu'ils contrôlent leur ont permis de l'acquérir. Pas sûr qu'ils acceptent de rentrer dans le rang d'une Syrie unie et centralisée.  

En attendant, il faut souhaiter que le réalisme l'emporte un peu plus en diplomatie, cela économiserait quelques années de gâchis.

mardi 10 mars 2015

Israël: un Maïdan sans BHL

Peu en ont parlé, mais une immense manifestation s'est tenue à Tel Aviv, en Israël, le 8 mars dernier: entre 30 et 50 000 personnes se sont rassemblées Place Rabin, dans un meeting unitaire contre le Premier ministre sortant, Benjamin Netanyahu. 

Tel Aviv, ville libérale et laïque, fief de la gauche israélienne (selon le clivage local: favorable à une coexistence pacifique avec les Palestiniens): le lieu n'est guère étonnant pour cette manifestation. Ce qui l'est, c'est le héros de ce "Maïdan israélien". Est-ce BHL ? Une figure gauchiste ? Une femme rabbin (oui, cela existe chez les Juifs libéraux) ? Une hippie ? 


Non. C'est l'ancien directeur du Mossad, Meir Dagan. Le général en retraite a exhorté les foules à sanctionner Netanyahu dans les urnes, coupable de menacer "le rêve sioniste", et de mener le pays à sa perte. 

Meir Dagan n'est pas un idéaliste pacifiste. Passé par les forces spéciales, vétéran de la guerre des Six-Jours, il avait une réputation telle que Ariel Sharon disait de lui que sa spécialité était de "séparer la tête du corps d'un Arabe". En poste de 2002 à 2010 à la tête du Mossad, il n'a pas fait de quartier. Il avait proposé à Sharon un plan pour écraser l'Intifada et dissoudre l'Autorité palestinienne. On lui doit quelques coups d'éclat, comme l’assassinat d’Imad Moughnieh, ponte du Hezbollah, en 2008, ou celui de Mahmoud Al Mabhouh, dirigeant du Hamas, à Dubaï en 2010. 


Bref, Meir Dagan est un patriote et un homme à poigne. Pourtant, son attachement viscéral à Israël le conduit à s'opposer à Benjamin Netanyahu depuis son départ du Mossad. Il considère que la guerre contre l'Iran que le Premier ministre a failli mener en 2011, et qu'il propose toujours au menu, est suicidaire pour l'Etat hébreu. Il affirme également qu'un Etat palestinien indépendant est nécessaire pour l'avenir d'Israël. Hérésies pour la droite israélienne, accrochée sur les colonies, et court-termiste, mais pragmatisme et réalisme. Il est dans l'intérêt d'Israël d'accorder rapidement un Etat aux Palestiniens, seule solution pour 1) éviter la perspective d'un apartheid ; 2) prévenir le surclassement démographique de la population juive par les Arabes dans un futur lointain ; 3) normaliser ses relations avec le monde arabe ; 4) assécher le terrorisme. 

Ce diagnostic est partagé par pas moins de six anciens directeurs du Shin Beit, les services secrets intérieurs, qui témoignèrent dans le documentaire The Gatekeepers, sorti en 2012. 

Mais Benjamin Netanyahu, et ses alliés, les "sionistes-religieux", défenseurs des colons, et les Juifs "russes", ex-soviétiques, laïques et très nationalistes, s'y refusent. Ils visent à annexer progressivement la Cisjordanie (en laissant quelques îlots à l'Autorité palestinienne), et à maintenir les frontières d'Israël sur le Jourdain. 

Pour vaincre cette coalition de droite, qui gouverne grosso modo le pays depuis 2009, la gauche et le centre (Parti travailliste et HaTnoua) se sont alliés dans l'Union sioniste. Ils font campagne contre l'isolement diplomatique d'Israël, mais aussi sur les conditions sociales, pour tenter de réveiller "l'été israélien" de 2012, qui fut le théâtre de manifestations gigantesques contre la cherté de la vie. 

A l'époque, cet "été israélien" avait ouvert un boulevard aux opposants de Netanyahu. Mais celui-ci avait tranquillement étouffé le mouvement, et servi son discours sécuritaire, pour tétaniser les électeurs. Va-t-il une nouvelle fois réussir à se maintenir au pouvoir ? Réponse le 17 mars. 

mercredi 4 mars 2015

Tikrit: l'Iran a envahi l'Irak

Depuis le 2 mars, les médias parlent de l'offensive lancée par l'armée irakienne contre la ville de Tikrit, tenue par l'Etat islamique. Située à environ 160 Km de Bagdad, Tikrit est une des villes principales du "triangle sunnite". C'est aussi le lieu de naissance de Saddam Hussein. Depuis 2003, Tikrit est un berceau de la rébellion sunnite, contre les Américains, puis contre le gouvernement chiite irakien. 

Reprendre Tikrit, pour le gouvernement irakien, serait, lit-on, un "test" pour la future reconquête de Mossoul. Bagdad a mis le paquet: 30 000 soldats sont mobilisés, avec un appui aérien et de l'artillerie.

 - Problème 1: depuis l'été 2014, lorsque Tikrit est tombée sous contrôle de l'Etat islamique (sans résistance, avec le soutien des tribus sunnites et des anciens fidèles de Saddam), plus d'une trentaine d'offensives gouvernementales ont échoué à reprendre la ville. Les hommes de l'Etat islamique sont solidement retranchés. Pour le moment, Tikrit n'est même pas encerclée, les combats ont lieu loin de la ville. 

 - Problème 2: plus qu'un "super-Al Qaïda", l'Etat islamique en Irak est une coalition de sunnites excédés par leur mise à l'écart par le régime chiite de Bagdad. C'est grâce à l'adhésion des sunnites, plus que par son règne de terreur, que l'Etat islamique parvient à contrôler ses territoires et à mobiliser. Tant que l'on persistera dans la logique communautaire "sunnites vs. chiites", l'Etat islamique a de beaux jours devant lui.

Or, la tournure des évènements vient conforter cette logique. Bien qu'il ait recruté quelques tribus sunnites, remontées contre l'Etat islamique, le régime de Bagdad aligne des milices chiites, déterminées à "venger Speicher": ce camp militaire américain, donné à l'armée irakienne, fut investi par l'Etat islamique à l'été 2014. Les soldats sunnites eurent la vie sauve, mais les chiites furent tous exterminés. Devant le désir affiché de vengeance des milices chiites, les sunnites de Tikrit n'ont comme choix que la fuite ou le ralliement à l'Etat islamique. 

 - Problème 3: à cause de l'état de décomposition de l'armée irakienne, l'offensive sur Tikrit est dirigée par un général... iranien. Qassem Souleimani, commandant des Gardiens de la révolution iranienne, et à ce titre, pilier du régime de Téhéran. Ce dernier est venu avec des avions iraniens, des policiers et des militaires. A Tikrit, c'est l'Iran chiite qui combat les sunnites irakiens. 

Qassem Souleimani est l'homme de main de l'Iran dans tout le Moyen-Orient. En 2007, il avait envoyé par provocation un SMS au général américain David Petraeus, commandant les forces US en Irak: "Général Petraeus, vous devez savoir que c'est moi, Qassem Souleimani, qui dicte la politique de la République islamique d'Iran en Irak, au Liban, à Gaza et en Afghanistan". Depuis, le général iranien s'est aussi distingué en Syrie, aux côtés du régime d'Assad, contre la rébellion, très majoritairement sunnite.  

L'Iran, depuis l'arrivée des chiites au pouvoir en Irak, grâce au renversement du pouvoir sunnite par les Américains, considère désormais le pays comme son arrière-cour. C'est bien compréhensible. Mais cela rend le conflit avec l'Etat islamique insoluble. Si demain, une armée irakienne chiite, flanquée de l'armée iranienne chiite, marche contre Mossoul, cela galvanisera la population sunnite derrière l'Etat islamique. La solution est au contraire de monter aux sunnites qu'ils ont encore leur place dans le gouvernement de l'Irak, et de les inciter à se libérer eux-mêmes. Mais est-ce encore possible de bâtir un Irak centralisé comme il existait jusqu'à l'intervention américaine ? 

mardi 3 mars 2015

La course à la bombe de Netanyahu

Benjamin Netanyahu, Premier ministre israélien, est en visite à Washington, invité à s'adresser au Congrès par les républicains. De quoi va-t-il être question ? De la bombe iranienne. Again and again



En effet, Israël s'oppose à tout assouplissement des Occidentaux en faveur de l'Iran et de son programme nucléaire, officiellement civil, en réalité comportant un volet militaire. Depuis qu'il est revenu aux affaires en 2009, et qu'il tient solidement le paysage politique, Benjamin Netanyahu cherche à vêtir le costume de l'homme d'Etat fort, protecteur de son pays, et adepte de la ligne dure. Avec un talent certain, il parvient à unifier une bonne partie de l'opinion publique autour du péril que représente un Iran nucléaire.

Précisons que la stratégie militaire israélienne repose sur le monopole nucléaire au Moyen-Orient. S'il est brisé par une puissance concurrente, Israël perd cet atout. Alors que la Perse chiite, avant la révolution de 1979, était allié aux Israéliens contre les Arabes sunnites, l'Etat hébreu a bâti ces dernières années une coalition sunnite (Turquie, monarchies du Golfe) contre l'Iran. Même si, face à l'Etat islamique, qui tente de s'implanter en Cisjordanie et à Gaza, on pourrait objecter qu'une alliance chiite serait plus intéressante pour Israël, les Israéliens sont persuadés qu'il faut empêcher l'Iran de devenir une "Prusse du Moyen-Orient" (selon les mots d'un ministre israélien interrogé par votre serviteur). Même raisonnement qui a prévalu pour l'Irak, jusqu'à la chute de Saddam Hussein en 2003.

Comme le rappelle Le Monde, Netanyahu tient depuis... 20 ans le même discours au sujet du nucléaire iranien, affirmant qu'il ne s'agit d'une question d'années avant que les Iraniens ne deviennent une puissance atomique. Pourquoi tant d'insistance ? Parce que Netanyahu s'adresse en réalité prioritairement aux Américains. En bon communicant, il sait qu'il faut répéter souvent la même chose à un public habitué à zaper. 

On ne peut pas appréhender le personnage de Netanyahu sans comprendre qu'il est un Américain, sachant parler aux Américains. Né en Israël, il a suivi sa famille, venue s'installer aux Etats-Unis. Il est diplômé du Massachusetts Institute of Technology de Boston, et ne rentre en Israël en 1967 que pour faire son service militaire. Il est ensuite employé au sein du Boston Consulting Group, prestigieux cabinet de conseil, jusqu'en 1978.

"Fils à papa" (son père Ben Zion, décédé en 2012, était une figure du sionisme révisionniste, qui irrigue intellectuellement la droite israélienne), il est nommé en 1982 à l’Ambassade israélienne à Washington. En 1984, il devient Ambassadeur de l’État hébreu auprès des Nations unies à New York. Il doit alors défendre Israël, en pleine guerre du Liban. 

Benjamin Netanyahu connaît donc ses Etats-Unis sur le bout des doigts. Par ses relais interposés, il a suscité à Washington pendant les années 1990 deux think-tanks néoconservateurs: l'Institute for Advanced Strategic and Political Studies, et le Project for a New American Century, qui dénonçaient les accords d'Oslo et vouaient Arafat et l’Irak aux gémonies. Car le public de "Bibi" Netanyahu, ce n'est pas la communauté juive locale, historiquement de gauche, ce sont les républicains, et les évangéliques sionistes.

Les républicains américains sont divisés et sans leader. Mais la défense d'Israël, perçu comme la "seule démocratie au Moyen-Orient" (et le Liban alors ?), comme le "seul véritable allié des Etats-Unis", fait consensus. Netanyahu est très populaire dans leurs rangs. Leur base électorale évangélique est dévouée à Israël pour des raisons religieuses: leur lecture fondamentaliste de la Bible les persuade que l'Etat hébreu est une réalisation concrète de la prophétie d'Ezéchiel annonçant le retour des Juifs dans leur patrie. Israël est donc sacré. Pour eux, les Palestiniens n'ont rien à faire sur une terre réservée exclusivement au peuple juif par Dieu. Pour en avoir fréquenté beaucoup, en Israël et aux Etats-Unis, votre serviteur témoigne qu'il est difficile de débattre avec ces individus, dont les opinions sont très arrêtées : "la théologie est non négociable  ! relisez la Bible !" Quelques-uns d'entre eux peuvent néanmoins être troublés en constatant la souffrance des Palestiniens chrétiens, ainsi que l'hostilité en Israël envers les Juifs messianiques (Juifs qui acceptent Jésus comme Messie, mais gardant certaines traditions israélites). Mais il faut pour cela qu'ils viennent sur place, et plus longtemps que dans le cadre d'un pèlerinage animé par les autorités israéliennes... 

Parmi les nombreuses structures évangéliques soutenant Israël, notons le lobby Christian United For Israel (CUFI), dirigé par le pasteur pentecôtiste texan John Hagee. L'influence d'un tel lobby est importante au sein du Parti républicain. Benjamin Netanyahu le sait, et les chouchoute. 


C'est cette même raison religieuse qui pousse le Premier ministre canadien Stephen Harper, évangélique pieux (dans un pays qui l'est beaucoup moins), à soutenir Netanyahu et la politique israélienne, plus franchement que les Etats-Unis ces dernières années. Le degré de complicité est tel entre les deux hommes que Stephen Harper n'a pas pu s'empêcher de jouer Hey Ben, sur l'air des Beatles, lors de la visite de Netanyahu au Canada en janvier 2014. 

Sachant donc s'adresser à l'opinion publique américaine, pour faire pression sur ses dirigeants, "Bibi" s'efforce donc de faire des coups d'éclats, susceptibles d'être repris et passés en boucle sur les écrans. En 2012, il avait brandi à la tribune de l'ONU un dessin de bombe digne de Tex Avery: beaucoup plus efficace qu'un long discours ! En 2013, parlant de l'Iran comme d'une menace imminente, il déclarait : "les prophéties bibliques s’accomplissent aujourd’hui !", en sachant pertinemment quel sens les pasteurs évangéliques américains attachent Israël à ces prophéties. Et que certains considèrent que l'Iran est la "Bête" annoncée par l'Apocalypse... 

Que va donc dire Netanyahu au Congrès américain ? Va-t-il sortir un autre dessin ? Va-t-il en appeler à la Bible ? Ce qui est sûr, c'est que la droite américaine vibrera toujours plus lui. Mais ce ne sera sans doute pas suffisant pour freiner la détente amorcée entre Washington et l'Iran, considéré comme un partenaire moins difficile, face à l'Etat islamique. Les Etats-unis n'attendent que de lever les sanctions économiques contre l'Iran pour inonder le pays de leurs produits (d'ici là, ils frappent les entreprises françaises, accusées d'avoir détourné le blocus, pour nettoyer le marché de ces concurrents). La raison économique l'emportera peut-être finalement sur le coeur évangélique. 

Bonus: en 1996, Benjamin Netanyahu, alors Premier ministre d'Israël, était déjà venu au Congrès américain, plaider pour stopper le régime iranien. 

En septembre 2002, invité en tant qu'expert à une commission du Congrès, au sujet de la guerre en Irak en préparation, il eut cette phrase incroyable: "si vous renversez le régime de Saddam, je vous garantis d'énormes conséquences positives pour toute la région..."

Voilà. 

lundi 2 mars 2015

Comment l'Occident crée des monstres

Dans un essai vibrant, Jihad Academy (Fayard), le reporter Nicolas Hénin, fin connaisseur de la Syrie et de l'Irak, restitue sans fard les conflits qui déchirent la région. Il accuse l'Occident d'avoir largement contribué à l'avènement de l’État islamique.

L'ouvrage ne plaira à personne. Ni aux identitaires qui voient dans la défense des chrétiens d'Orient la dernière croisade, ni aux gauchistes en mal de guerre d'Espagne qui portent aux nues les Kurdes de Kobané, ni à ceux qui voient dans l'Etat islamique une réaction compréhensible des musulmans humiliés par l'Occident et Israël, ni enfin aux adeptes de la realpolitik qui justifient la dictature de Bachar al-Assad face aux islamistes. 

Nicolas Hénin a été l'otage de l'Etat islamique en Syrie de juin 2013 à avril 2014. Avec élégance, il ne s'appesenti pas sur sa détention (son geôlier fut le "loup solitaire" Mehdi Nemmouche), et préfère évoquer immédiatement les situations syrienne et irakienne. Il commence par la Syrie, où la révolution de 2011 a dégénéré en guerre civile. 

 - Le régime de Bachar al-Assad: faux laïque, vrai machiavélique: Nicolas Hénin pointe la responsabilité énorme du régime syrien, sous la coupe d'un clan familial (alaouite, mais lié à quelques riches sunnites), dans le pourrissement de la situation. Adepte de la politique du pire, al-Assad a fait libérer des milliers de détenus islamistes de ses geôles au début de la révolution, pour faire prospérer une guérilla extrémiste. Celle-ci s'est incarnée dans le Front al-Nosra, puis dans l’État islamique.

Le régime syrien avait déjà encouragé le djihadisme auparavant: en Irak, à partir de 2003, et au Liban, en 2007. Pour nuire aux Américains, Al-Assad permit le passage sur le territoire syrien de volontaires islamistes venus en découdre avec les GI's. Une véritable "autoroute du Djihad" se mit en place, et elle correspond aujourd'hui à l'axe Raqqa-Mossoul tenu par l’État islamique. Au Liban, les Syriens aidèrent à la constitution du foyer salafiste de Fath al-Islam, dans la ville sunnite de Tripoli, pour entretenir le chaos dans le pays voisin.

La laïcité du régime d'Al-Assad n'est que de façade. La Constitution précise que le président doit être musulman. Allah Akbar est le cri de guerre de l'armée. Certes, les chrétiens sont tolérés, mais ils sont surtout les obligés du régime, qui compte beaucoup sur son image de protecteur des minorités. Le ministre de la Défense syrien, Daoud Rajiha, grec-orthodoxe (tué dans un attentat suicide en 2012), fut nommé par Bachar, non pour "protéger" les chrétiens, mais pour associer leur communauté à la répression.

Enfin, la radicalisation de la révolution syrienne, et l'avènement des islamistes radicaux, pour Nicolas Hénin, tient beaucoup à la violence extrême du régime syrien. Les troupes régulières sous-traitent les combats à des miliciens recrutés par les services secrets, aux soldats du Hezbollah libanais, à des volontaires chiites irakiens ou iraniens, qui pillent les villes reprises. Selon diverses ONG, sur près de 60 000 prisonniers détenus par le régime, 90 % ont été torturés, et 2 300 ont disparu. 

Pour Nicolas Hénin, une solution politique en Syrie est encore possible, en mettant le régime et l'aile modérée de la rébellion à la même table, avec des garanties pour les minorités, mais sans Bachar.

- George W. Bush, créateur de Daech: Pour Nicolas Hénin, "on pourrait dater la naissance de l'Etat islamique à février 2003". Lorsque les Etats-Unis cherchent à "vendre" leur invasion de l'Irak, ils donnent deux raisons principales: l'arsenal chimique détenu par Saddam Hussein (intox), et l'alliance entre le régime irakien et Ben Laden. Intox, également, et faute criminelle: les Américains sortent de leur chapeau l'homme censé faire le lien entre Saddam et Oussama, Abou Moussab al-Zarqaoui. Ce dernier est alors un marginal jordanien, effectivement djihadiste, mais tenu à l'écart des commandants d'Al-Qaïda, qui se cache en Syrie, puis dans le Kurdistan irakien, sans rapport aucun avec le régime de Bagdad.

Promouvoir al-Zaraqaoui comme "super-terroriste" (comme al-Bagdhadi aujourd'hui) va attirer à lui les sponsors financiers du Golfe, et l'aider à s'imposer comme chef des bandes islamistes insurgées en Irak. C'est al-Zarqaoui (tué en 2006) qui, sous le label d'Al-Qaïda, crée l'Etat islamique, décapite face caméra des otages occidentaux vêtus de orange, tisse des alliances avec les ex-baasistes, tue des chiites et se pose en défenseur des sunnites. Rien d'autre n'a été inventé depuis. L’État islamique irakien passe ensuite en Syrie, y prospère, et revient en vainqueur en Irak à l'été 2014 en s'emparant des zones sunnites, avec le soutien initial d'une population exécédée par la persécution des autorités chiites irakiennes.

Hénin rapporte une anecdote révélatrice. Lorsque les Américains abattent, le 8 avril 2003, la statue de Saddam Hussein place Ferdous à Bagdad, les Irakiens qui manifestent leur joie sont tous chiites. Que crient-ils ? "Nous n'oublierons jamais l'imam Ali !", le plus grand saint du chiisme. En renversant le régime irakien, baasiste et sunnite, les Etats-Unis ont déclenché une guerre religieuse entre sunnites et chiites, qui dure encore en Irak, et s'est propagée à la région.

- L'arnaque de Kobané: Quiconque se balade à Paris, place de la République, peut encore voir des autocollants de tel groupe gauchiste proclamant "Kobané vaincra, Kobané vivra". Le sort de cette ville kurde du nord-est syrien, assiégée par l'Etat islamique, a passionné l'Occident. Mais Nicolas Hénin douche cet enthousiasme. Les Kurdes de Kobané sont des miliciens du PYD, branche syrienne du PKK, un parti kurde basé en Turquie, marxiste, que l'auteur décrit comme "stalinien". Il affiche sa laïcité en faisant combattre des femmes, mais aussi des enfants, note Nicolas Hénin. Pour la plupart des Syriens, il s'agit d'un groupe terroriste, qui combat l’État islamique, autre groupe terroriste. Les deux entrent effectivement en confrontation, car ils se disputent les mêmes territoires. En revanche, le régime syrien a conclu un pacte avec les Kurdes, en leur abandonnant une indépendance de facto dans le nord-est syrien. Enfin, note l'auteur, le PYD kurde n'a rien à envier au nihilisme de Daech. Lui aussi attire à lui les rebuts de l'Occident, pressés d'en découdre contre l'Etat islamique. Sa page Facebook de recrutement pour bikers, vétérans et aventuriers divers, est éloquente: "SEND TERRORISTS TO HELL and SAVE HUMANITY". Et pour ceux que le socialisme du parti kurde rebuterait, il y a les milices chrétiennes assyriennes alliées aux Kurdes, pour servir de réceptacles aux "cow-boys" évangéliques ou "croisés". 

L'ouvrage de Nicolas Hénin offre une synthèse documentée et vivante de ce qui se passe en Syrie et en Irak. Ses blâmes adressés à l'Occident, à la fois responsable et aujourd'hui impuissant, virent parfois à l'auto-flagellation. Sa critique de la mobilisation en faveur des chrétiens d'Orient (qui est certes souvent hystérique), accusée d'encourager le sectarisme, est injuste, quand on sait les souffrances effectives de la population chassée de Mossoul pour le seul fait de ne pas avoir abjuré sa foi. Parlant des jeunes musulmans occidentaux partant pour le Djihad, il évoque comme alternative un "djihad légal" humanitaire, pour canaliser leur énergie, ce qui s'apparente à un voeu pieux. Néanmoins, on ne saurait se détourner de ses analyses renseignées et percutantes.


Nicolas Hénin, Jihad Academy, Fayard, 260 pages, 18