Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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vendredi 24 avril 2015

Arménie, la mémoire au quotidien

L'Arménie célèbre aujourd'hui le centenaire du génocide perpétré par l'Empire ottoman. Ce massacre, planifié et organisé par le gouvernement jeune-turc, concerna tous les chrétiens de l'Empire, Arméniens, Assyriens et Grecs, dans une volonté d'unifier le pays autour de la nation turque.

Le caractère étatique et idéologique de cette tuerie, à laquelle participèrent certains militaires allemands conseillers des troupes turques, tel le futur commandant d'Auschwitz Rudolf Höss, en fait le premier génocide du XXe siècle.

Cette réalité historique est cependant loin d'être reconnue, y compris en Occident. A la tribune des commémorations, à Erevan, on constate la présence de seuls quatre chefs d’État: François Hollande, Vladimir Poutine, ainsi que Tomislav Nikolic, président de la Serbie, et Níkos Anastasiádis, président de Chypre. Pourquoi les pontes de l'Occident, David Cameron, Angela Merkel, Barack Obama, n'ont pas fait le déplacement ? Pourquoi, outre la France et la Russie, les petites Serbie et Chypre se retrouvent à Erevan ?

L'absence des Etats-Unis et du Royaume-Uni s'explique par leur proximité avec la Turquie. Pilier de l'OTAN, malgré son jeu trouble au Moyen-orient, notamment avec l’État islamique, Ankara bénéficie toujours du soutien inconditionnel de Washington et Londres. 

En revanche, la présence des Russes, des Serbes et des Chypriotes s'inscrit dans la longue histoire, et souligne que l'Arménie fait partie de la sphère d'influence slave et chrétienne orientale.

  • La longue mémoire slave et orthodoxe

Serbes, Chypriotes et Arméniens possèdent plusieurs points communs: ces peuples furent opprimés par l'Empire ottoman pendant des siècles, et durent conquérir leur indépendance. Privés de leurs identités, ils se réfugièrent dans le christianisme oriental, représenté par des Églises nationales.

Les Arméniens, christianisés depuis le IVe siècle, ont envoyé des moines et des prêtres dans les Balkans, ainsi que dans l'actuelle Russie, comme les Irlandais le firent en Europe continentale. Après le génocide de 1915, des Arméniens se réfugient en Serbie, en Grèce et en Russie, où ils rejoignent des communautés déjà implantées. Des liens anciens existent donc entre ces peuples.

Enfin, Serbes, Chypriotes et Arméniens font toujours face à des problèmes territoriaux, auxquels la Turquie n'est pas étrangère.

En Serbie, la province du Kosovo, berceau de l'histoire serbe, peuplée par une majorité albanaise musulmane, a déclaré son indépendance en 2008, avec le soutien de l'Occident. La Turquie cherche à retrouver son influence ottomane, et défend les Albanais du Kosovo contre les Serbes. En 2013, le Premier ministre Recept Tayip Erdogan, en visite au Kosovo, a déclaré: "le Kosovo, c'est la Turquie, et la Turquie, c'est le Kosovo !" L'Arménie ne reconnaît pas la province sécessionniste. 

A Chypre, la partie nord de l'île est occupée par l'armée turque depuis 1974, qui y a suscité une République turque indépendante. Les Chypriotes grecs et orthodoxes sont empêchés par les États-Unis de reconquérir le territoire, et refusent par ailleurs une fusion politique avec le nord, qui validerait la présence des colons turcs installés depuis. Des volontaires chypriotes ont combattu avec les Serbes dans les Balkans (Chypre ne reconnaît évidemment pas le Kosovo), dans les années 1990, ainsi qu'avec les Arméniens dans le guerre du Haut-Karabagh.

  • La guerre du Haut-Karabagh: Arméniens contre Azéris, Turcs et djihadistes 

Après l'effondrement de l'empire ottoman, la nation arménienne ne profite guère de son indépendance, proclamée en 1918. Lâchés par les Français et les Britanniques, les Arméniens sont battus par les Turcs, lorsqu'ils essaient de reconquérir l'Arménie historique, vidée de ses habitants par le génocide. Ils n'ont pas d'autre choix que d'accepter la tutelle des Bolchéviks, et d'intégrer l'URSS.

Or, le tracé des Républiques soviétiques accorde aux Arméniens une petite portion de leur territoire historique, qui se retrouve divisé. Une région majoritairement peuplée d'Arméniens, le Haut-Karabagh, se retrouve en Azerbaïdjan, où la population musulmane. L'Etat soviétique se charge de réprimer le sentiment national arménien, en limitant la diffusion de sa langue et de sa culture, et en mettant l'Eglise apostolique arménienne sous contrôle. Mais on n'efface pas de telles réalités. A la fin des années 1980, le sentiment national arménien relève la tête, au fur et à mesure que l'URSS se délite. La population du Haut-Karabagh se sent brimée par les Azéris, et réclame son rattachement avec l'Arménie. 

Dès 1989, des affrontements ont lieu entre Arméniens et Azéris. Ces derniers sont soutenus par Moscou: les dirigeants soviétiques veulent surtout réprimer le nationalisme arménien. Ils appuient le responsable du Parti communiste en Azerbaïdjan, Heydar Aliyev, un défenseur de l'idéologie marxiste-léniniste.

Les heurts se font de plus en plus violents, obligeant l'Armée rouge à intervenir sur place, pour s'interposer entre les deux communautés. Lorsque l'Arménie et l'Azerbaïdjan deviennent indépendants en 1991, le Haut-Karabagh demande son rattachement à l'Arménie. Réprimés par les forces d'Aliyev, qui a pris le pouvoir en Azerbaïdjan, les Arméniens prennent les armes.

De 1991 à 1994, une guerre oppose donc l'Arménie et les Arméniens du Haut-Karabagh à l'Azerbaïdjan, qui dispose de meilleurs stocks militaires laissés par l'Armée rouge. En effet, la doctrine stratégique soviétique prévoyait cyniquement de laisser l'Arménie se faire envahir, en cas d'attaque de l'OTAN par la Turquie, et de constituer un bastion retranché en Azerbaïdjan, pour protéger le pétrole de la mer Caspienne.

Les Azéris reçoivent aussi l'appui des Turcs, qui envoient de l'argent et des volontaires, décidés à "finir le travail" à l'égard des Arméniens. Les Turcs hésitent même à intervenir militairement, pour prendre l'Arménie à revers, mais reculent sous la pression russe. 

Par ailleurs, l'Azerbaïdjan devient un "aspirateur à djihad": des milliers de combattants islamistes d'Afghanistan, ayant achevé leur guerre contre le régime communiste de Kaboul, se portent sur place, pour lutter contre les Arméniens chrétiens. Des candidats du djiahd arrivent du Pakistan et des pays arabes. C'est encore l'époque où des extrémistes sunnites peuvent aller se battre avec des musulmans chiites (80 % des Azéris sont chiites) contre un ennemi commun, sans vouloir les égorger, comme c'est le cas aujourd'hui.

Malgré la disproportion du nombre, les Arméniens finissent par l'emporter. Le Haut-Karabagh devient une République arménienne indépendante, non-reconnue par la communauté internationale. Depuis, la paix n'est toujours pas signée entre Arméniens et Azéris, et des escarmouches ensanglantent fréquemment les lignes de front. L'Azerbaïdjan, où Ilham Aliyev a succédé à son dictateur de père en 2003, tente ponctuellement de récupérer la région. Il bénéficie du soutien des diplomaties américaine et britannique, par le pétrole local alléchées. L'Azerbaïdjan est également toujours proche de la Turquie.

Les Arméniens sont farouchement attachés à la défense du Haut-Karabagh, qu'ils considèrent comme essentiel à leur identité nationale: "nous sommes nos montagnes", disent-ils. Dès la fin des années 1980, le dissident soviétique Andreï Sakharov avait résumé la situation: "pour l'Azerbaïdjan, la question du Karabagh est une question d'ambition ; pour les Arméniens du Karabagh, c'est une question de vie ou de mort".

  • Moscou: du jeu trouble, à la "Kaliningrad du Caucase"

Pendant la guerre du Haut-Karabagh, la Russie exsangue adopte une position neutre, et empêche la Turquie d'intervenir. Mais nombre de dignitaires ex-soviétiques à Moscou soutiennent en sous-main l'Azerbaïdjan, et son régime, entre "camarades" communistes. En revanche, des volontaires russes, et russes d'origine arménienne, vont combattre aux côtés des Arméniens.

La guerre en Tchétchénie, à partir de 1994, qui devient un nouveau "aspirateur à djihadistes", et qui voit les Turcs, les Azéris et les Géorgiens soutenir la rébellion contre les Russes, fait changer le regard de Moscou vis-à-vis du Caucase. Puis, en 1999, Vladimir Poutine arrive au pouvoir. Sa vision stratégique pour la Russie est de réinvestir sa sphère d'influence traditionnelle. Cela passe par les vieux relais historiques, chrétiens orientaux (Serbie, Grèce Chypre), et par un changement d'alliance dans le Caucase.

Poutine prend donc soin de se rapprocher de l'Arménie, qui reçoit des financements et une aide énergétique de Moscou. La communauté arménienne en Russie, et l’Église orthodoxe russe, sont des canaux importants pour les liens entre les deux États. L'Arménie saisit l'occasion, pour sortir de son isolement, coincée entre la Turquie et l'Azerbaïdjan. La société arménienne imite les Russes, dans l'exaltation du patriotisme et de la chrétienté, comme ferments de l'unité nationale. Sur la scène internationale, l'Arménie passe aujourd'hui pour une solide alliée de la Russie. Au point qu'elle est surnommée la "Kaliningrad du Caucase", en référence à l'enclave prussienne russe, héritée de la Seconde guerre mondiale.

Mais, comme souvent avec la Russie, alliance veut dire servilité et soumission. Poutine monnaye cher son soutien à la petite Arménie, qui doit suivre sans discuter la politique russe en Ukraine, et qui, comme la Serbie, doit accepter de négocier son aide énergétique au profit de la Russie.

jeudi 23 avril 2015

Pour sauver les migrants, sauvons la Libye !




Le chaos qui a succédé à l’intervention militaire orchestrée par Sarkozy en 2011 explique en partie les drames d’aujourd’hui.

L’accusation n’est pas passée inaperçue. Réagissant à un tweet de Nicolas Sarkozy déplorant les naufrages de migrants qui se succèdent en Méditerranée, Marine Le Pen s’est empressée de le désigner comme responsable : « votre politique étrangère a mis le feu à la région et accru la pression migratoire ».

En effet, depuis l’intervention militaire en Libye, dont l’ancien président fit une affaire personnelle, le pays est à feu et à sang, et n’assure plus aucun contrôle de ses frontières. L’étendue du désastre est si évidente qu’aucune figure de l’UMP n’est venue contredire la pique de la dirigeante frontiste. Seul Bernard-Henri Lévy, ardent partisan de la guerre libyenne, s’est défendu mercredi 22 avril sur France Inter. « S’il y a un problème, c’est en Érythrée, c’est en Syrie. La Libye, n’est qu’un thermomètre, un passage », a-t-il balayé.

Tout mensonge se base sur un aspect de vérité, et BHL s’appuie sur des éléments exacts : les migrants qui affluent vers l’Europe sont motivés par des raisons diverses. Parmi eux, les Syriens, les Maliens et les Nigérians fuient la guerre civile, les Éthiopiens, la misère, et les Érythréens, la dictature qui étouffe leur pays. Ces derniers, peu connus, sont actuellement un des contingents de migrants les plus nombreux. Le régime érythréen, isolé et dépassé par la faillite de son économie, pousse lui-même ses citoyens à l’exil et accroît sa répression.

Les Érythréens et leurs voisins Éthiopiens, qui passent par le Soudan, le Tchad et la Libye, s’exposent aux pires dangers. Chrétiens, ils sont la cible des islamistes. Noirs, ils sont victimes de racisme, dans un contexte culturel où les Arabes se sont fournis pendant des siècles en esclaves en Éthiopie et dans l’actuelle Érythrée.

L’intervention en Libye, un crime géopolitique

Si les migrants se pressent en Libye pour passer en Méditerranée, c’est que le pays, jadis rempart contre l’immigration clandestine, est devenu une zone de non-droit. L’intervention de mars 2011 qui a renversé le régime de Mouammar Kadhafi n’a été suivi d’aucune politique de fondation de l’État libyen. Les dirigeants occidentaux croyaient naïvement qu’ils mettaient les pieds dans un État-nation à l’européenne, où « tout un peuple » s’était soulevé contre un tyran.

La réalité est que la Libye, création coloniale, n’a jamais été un État unifié. En lieu et place d’une nation, on trouve deux grandes confédérations tribales, la première en Tripolitaine (ouest), autour de la tribu des Meghara, la seconde en Cyrénaïque (est), autour des Warfallah. En 1969, le colonel Kadhafi, issu d’une petite tribu de l’ouest, renversa la monarchie, qui s’appuyait sur les tribus de l’est. Mais par des mariages et des alliances, il parvint à établir une certaine jonction entre la Cyrénaïque et la Tripolitaine.

La suite sur Ultima Verba.

vendredi 17 avril 2015

Le "roi de trèfle": cerveau ou béquille de Daech ?

En cavale depuis une décennie, Ezzat Ibrahim al-Douri a-t-il finalement vu la chance l'abandonner ? L'ancien bras droit de Saddam Hussein, qualifié de "roi de trèfle" dans le jeu de cartes des dignitaires irakiens à abattre, distribué par le Pentagone en 2003 (une gaminerie, révélatrice du scénario hollywoodien préparé pour cette guerre, quand on y repense), aurait été éliminé aujourd'hui par les milices chiites du régime de Bagdad, lors d'un raid ciblé dans la région de Tikrit.

Ezzat Ibrahim al-Douri, ami d'enfance de Saddam Hussein, originaire de la même région de Tikrit, a participé à la révolution de 1968 qui porta au pouvoir le Parti Baas à Bagdad. Il fut vice-président du Conseil révolutionnaire irakien jusqu'en 2003, ce qui en faisait le deuxième personnage du régime. A la tête du Parti Baas clandestin et de ses branches armées, al-Douri n'a eu de cesse d'animer la résistance baasiste à l'occupant américain et au régime chiite de Bagdad. 

  • Mort ou vif ? 

Déjà donné pour mort à de nombreuses reprises, al-Douri est sans cesse réapparu. Pour l'expert Wassim Nasr, il serait toujours vivant, réfugié en Jordanie, malgré l'annonce officielle du gouvernement irakien. Toutefois, son silence depuis plusieurs mois et diverses sources attesteraient de sa présence près de Tikrit pendant les derniers combats. 

Dans le doute, la prudence est de mise. Le gouvernement de Bagdad, dominé par les chiites, et ennemi juré des anciens cadres du régime de Saddam Hussein, a fait de la mort de al-Douri une priorité absolue. Cet acharnement s'explique à la fois par la vengeance qui anime les chiites envers tout ce qui représente l'ancien régime, et à la fois pour des besoins de propagande: Bagdad s'efforce de démontrer que l'Etat islamique est une marionnette dans les mains des baasistes pour reprendre le pouvoir. Les officiels irakiens ont ainsi présenté Ezzat Ibrahim al-Douri comme le "cerveau" de Daech. 

Au-delà de la question de l'élimination de al-Douri, se pose donc une question centrale: quel est le rôle réel de l'ancien régime de Saddam Hussein au sein de l'Etat islamique ?

  • Mossoul 2014: un putsch baasiste raté ?

En juin 2014, une offensive coordonnée de l'Etat islamique en Irak et au Levant s'empare du "triangle sunnite" (Falloujah, Tikrit, Ramadi) et de la ville de Mossoul. La population locale n'oppose pas de résistance. Sur le terrain, on constate que les hommes du Parti Baas clandestin, notamment le groupe armé des Naqshbandi, combattent avec les djihadistes, les encadrent, voire les précèdent. Dans Mossoul, des portraits de Saddam Hussein apparaissent même aux portes de la ville. 

Selon Gilles Meunier, militant tiers-mondiste proche de l'ancien régime baasiste, la prise de Mossoul faisait partie d'un plan mis au point par al-Douri depuis la Jordanie, en liaison avec les djihadistes. Une alliance entre les deux groupes aurait été conclue, avec pour but la proclamation d'un gouvernement provisoire de la République irakienne. Un contre-pouvoir sunnite officiel face au régime chiite de Bagdad. Mossoul, ville de garnison historique, où pullulent les anciens cadres du régime de Saddam Hussein, fut spécialement choisie pour cette raison politique. Le Parti Baas et ses hommes appuyèrent donc l'Etat islamique, en lui fournissant une expertise militaire décisive pour l'emporter. 

Cependant, des affrontements ont rapidement lieu entre les deux groupes, et la proclamation du califat a annulé tout autre projet. En juillet, une vaste rafle est opérée à Mossoul par les djihadistes, ciblant tous les ex-officiers de Saddam Hussein. Ces derniers ont eu un choix simple: l'allégeance au calife, ou la mort. On fit état d'une guerre civile entre les baasistes et les djihadistes. Mais, en septembre, les frappes de la coalition et la contre-attaque du gouvernement chiite, selon plusieurs sources, permet de ressouder l'alliance entre le Parti Baas et l'Etat islamique. 

  • Le Baas clandestin et les "anciens officiers de Saddam"

A ce stade, il faut distinguer deux types d'acteurs. D'un côté, le Parti Baas clandestin, se réclamant de Saddam Hussein et de al-Douri. Ce dernier a toujours été actif dans les zones sunnites, s'appuyant sur des complicités tribales, et sur la masse de cadres de l'ancien régime, soldats, officiers, policiers, fonctionnaires, licenciés par l'occupant américain en 2003. Le Baas clandestin s'est allié à Al-Qaïda à de nombreuses reprises, et a tenté d'instrumentaliser les islamistes et les djihadistes pour reprendre le pouvoir en Irak à travers eux. De l'autre, les cadres de l'ancien régime qui ont rallié le djihad sans rapport avec le Baas et al-Douri. 

En effet, le salafisme, encouragé par la dictature irakienne dès 1993, avec ses "campagnes pour la foi", s'était diffusé jusque dans les sphères militaires. A la chute du régime, ces baasistes islamisés ont rejoint les radicaux religieux, sans songer à leurs anciens maîtres. D'autres baasistes, enfermés dans les geôles américaines, et mis en contact avec des islamistes, qui faisaient régner la charia parmi les détenus, se sont convertis en prison. Par ailleurs, la marginalisation des sunnites (qui constituaient l'essentiel de l'ancien appareil) et le dynamisme de l'Etat islamique ont convaincu nombre d'anciens baasistes de se mettre au service du Califat, par opportunisme. En conclusion, les "anciens officiers de Saddam" souvent cités, ne sont en général pas des baasistes convaincus, résolus à rétablir l'ancien régime. Ils sont davantage soit des convertis salafistes, soit des opportunistes. 

Dans un article très fouillé, le Washington Post démontre que l'Etat islamique est entièrement piloté par des anciens officiers de Saddam Hussein, souvent issus des services secrets du régime. Ils forment le noyau dur du commandement, et donnent les ordres. Ce sont eux qui donnent également des idées de cruauté raffinée pour frapper les opinions locales et mondiale (on oublie que la dictature irakienne filmait des châtiments corporels, torturait, et entraînait ses troupes d'élite à manger des chiens vivants...). Leur but est de reprendre le pouvoir en Irak. Cependant, ils n'ont plus rien à voir avec le Parti Baas clandestin, et agissent selon leur propre agenda. 

La question reste donc entière: qui manipule le mieux qui ? Les anciens baasistes se servant des djiahdistes pour reconquérir le pouvoir ? Ou les séides de al-Baghdadi, s'appuyant sur leur expertise pour arriver à leurs fins ? Quoi qu'il en soit, Ezzat Ibrahim al-Douri n'a guère de place dans ce schéma. Qu'il soit effectivement mort, ou toujours en cavale. 

  • La mort du nationalisme arabe 
Ces soubresauts irakiens rappellent que le nationalisme arabe, dont le Parti Baas se faisait l'étendard, est bel et bien mort. Rappelons que l'islam, depuis son origine, s'oppose à l'idée de nation: l'Oumma, la communauté des croyants, est transnationale, et tend à l'illimité, à travers le Califat. Il existe toutefois des exceptions, comme le Maroc, ou l'Iran, avec la culture perse. En revanche, la nation s'appuyant sur un peuple homogène a pu naître dans l'Europe chrétienne post-romaine. 

C'est donc une idée européenne, dans sa version du XIX-XXe siècle, qui a été importée dans le monde arabe, par des intellectuels souvent chrétiens (tel le fondateur du Baas, Michel Aflak). Elle fut toutefois transposée sur le cadre islamique: la "nation" arabe unifiée devait s'étendre du Maroc à la Somalie, comme on peut encore le voir sur l'emblème de la branche armée du Parti Baas clandestin. De plus, l'islam devait demeurer l'essence unitaire de cette "nation" arabe, malgré les côtés laïcisants du régime de Saddam Hussein. 

La destruction du nationalisme arabe a été opérée par les Etats-Unis, Israël et les pétromonarchies du Golfe, en punition de son alliance avec le bloc soviétique pendant la guerre froide et surtout de ses désirs d'indépendance. Le fondamentalisme religieux est venu combler ce vide. Dans ce contexte, il n'est guère surprenant de voir, sur les ruines d'Etats bâtis par la colonisation, et donc promis à l'effondrement, le retour du mythe originel du Califat. 

mercredi 15 avril 2015

Génocide arménien: le pape François, tête de Turc


Ankara refuse de reconnaître un crime inscrit dans les origines de la Turquie moderne.

lundi 13 avril 2015

"Queen Hillary" ? Non merci.

Quelle non-surprise ! A 67 ans, l'ex-Première Dame Hillary Clinton déclare sa candidature à l'élection présidentielle américaine de fin 2016. Sa victoire ne fait guère de doutes pour les experts. On oublie un peu vite qu'en 2007, lors de sa première tentative, elle se fit battre aux primaires démocrates par Barack Obama. A noter que les pires rumeurs sur ce dernier, sa foi musulmane secrète, son pasteur fou, sa naissance hors des Etats-Unis, qui nourrissent aujourd'hui la paranoïa des républicains américains (dont 34 % estiment qu'il est le "pire ennemi de l'Amérique", loin devant Poutine et Assad), furent lancées à l'époque par l'équipe de celle qui était alors sénatrice de l'Etat de New York. 

Cette fois, la campagne Clinton va plus loin dans le spectaculaire. Forte des cadres Google qu'elle a recruté, et disposant d'un trésor de guerre allant de 2 à 5 milliards de dollars, elle proclame que Hillary sera la "championne" de l'Américain moyen. Plus c'est gros, plus ça passe. 

Ce qui frappe d'abord, pour un Français, est le soutien immédiat qu'apportent en choeur nos dirigeants politiques de gauche comme de droite à sa candidature: de Nicolas Sarkozy à Manuel Valls, en passant par Marisol Touraine et Christiane Taubira. Comme si la patricienne hors-sol Hillary Clinton était un des clowns-vedettes du cirque postmoderne actuel. Après "un Noir à la Maison-Blanche, c'est formidable", nous aurons droit à "une femme...", sans aller au-delà. 

  • La nostalgie des "années Clinton" ?

Certains commentateurs estiment que les Américains feront bon accueil à Hillary Clinton, en souvenir de la prospérité économique des deux mandats de son mari (1992-2000). Pourtant, comme le rappelle Patrice de Plunkett: "souvenons-nous de Bill Clinton abolissant le Glass-Steagall Act de 1933 (qui séparait banque de dépôt et banque d'investissement) : d'où, entre autres, la naissance de Citigroup qui allait coûter 300 milliards au gouvernement américain en novembre 2008 !"

Pour le reste, que peut-on retenir du mandat de Bill Clinton ? Un immense cynisme en politique extérieure. En décembre 1998, prenant prétexte du refus de Saddam Hussein de laisser les inspecteurs de l'ONU, chargés de surveiller son arsenal chimique démantelé en 1991, agir à leur guise, le président lance une vaste campagne de bombardements sur l'Irak. Sous le nom de code "Desert Fox", les avions américains et britanniques (Tony Blair ayant déjà prêté allégeance de servilité) tuèrent près de 3000 personnes. Il s'agissait alors de détourner le public de la session parlementaire qui allait discuter de la destitution de Bill Clinton, empêtré dans l'affaire Lewinski. 

Bill Clinton est également le maître d'oeuvre, avec sa Secrétaire d'Etat Madeleine Albright, de la guerre de 1999 qui fit de la province serbe rebelle du Kosovo un Etat mafieux indépendant. Depuis, les autorités albanaises kosovares ont pris soin de remercier leurs "héros": Bill Clinton a droit à sa statue à Pristina, la capitale du pays, tel un dirigeant communiste. Madeleine Albright, de son côté, a failli racheter pour une bouchée de pains la compagnie des télécoms locale.

  • La guerre d'Hillary 

De cette politique étrangère digne des pires néoconservateurs "de droite", Hillary Clinton n'a rien renié. En 2003, elle vote en faveur de la guerre d'Irak. Comme Secrétaire d'Etat de Barack Obama, de 2009 à 2013, elle est l'avocate de la ligne dure contre la Russie et l'Iran. Elle soutient également les positions israéliennes face aux Palestiniens.

Mais surtout, en 2011, Hillary Clinton pèse de tout son poids pour pousser les Etats-Unis à renverser Kadhafi en Libye. Le Secrétaire à la Défense, Robert Gates, n'y est pas favorable, de même que la hiérarchie militaire. Clinton finit par obtenir gain de cause. Bien que mettant en avant le binôme France-Royaume-Uni, les Etats-Unis sont la cheville ouvrière de la coalition qui frappe le régime libyen. C'est l'aviation américaine, avant les Français, qui repère le convoi de Kadhafi en fuite à Syrte, et permet son élimination.

Si, en France, on considère que la Libye fut la "guerre de BHL", aux Etats-Unis, la Libye est présentée comme la "guerre d'Hillary". Cela pourrait lui être reproché durant la campagne, tant les dégâts collatéraux causés par l'intervention libyenne sont immenses. Les Américains l'ont déjà accusé d'avoir mis en péril l'ambassadeur Christopher Stevens, tué le 11 septembre 2012 par des islamistes, lors de l'attaque du consulat américain de Benghazi. 

  • De l'aristocratie en Amérique 

Finalement, cette candidature de l'archétype de la classe dominante, "femme de", et virtuellement présidente pendant des années, a de quoi susciter l'ironie pour le pays qui se réclame comme la première démocratie du monde. En face, les républicains ne font guère mieux: entre un populiste démagogue (le sénateur texan Ted Cruz), un jeune opportuniste latino (Marco Rubio) et un libertarien (Rand Paul, fils de Ron, dont les mérites étaient l'érudition et la lucidité en politique étrangère), le favori demeure Jeb Bush, fils et frère des anciens présidents... Et ce n'est pas la position "pro-vie" de l'un ou l'autre, comme se consolent ainsi certain sites catholiques français, qui changera quoi que ce soit à leur liens avec le dogme économique libéral, et le dogme d'une politique étrangère agressive. 

Pourtant, les Etats-Unis sont historiquement un terreau de dynasties. Les second et sixième présidents américains furent un père et son fils, John Adams et John Quincy Adams. Sans oublier le clan Kennedy, qui donna un président (JFK), un candidat aux primaires démocrates (son frère Robert) et un sénateur influent (son frère Edward). Les affaires ne sont pas en reste, en témoigne parmi d'autres la famille Rockefeller. Sur le plan culturel, les Américains cultivent l'esprit de caste, entre clubs, associations, loges, fondations. Dans ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand, un temps émigré en Amérique, avait déjà décrit cette aspiration:

Une aristocratie chrysogène est prête à paraître avec l'amour des distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il règne un niveau général aux Etats-Unis : c'est une complète erreur. Il y a des sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles ; il y a des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand à seize quartiers. Ces nobles-plébéiens aspirent à la caste, en dépit du progrès des lumières qui les a faits égaux et libres. 


Mais, les Etats-Unis, c'est aussi le pays des opportunités et des surprises. Contrairement à la politique française, où des dizaines d'années de militantisme et de franchissement d'échelons sont souvent nécessaires pour percer, la politique américaine permet à des visages neufs de surgir de nulle part. La campagne présidentielle de 2016 sera longue, très longue. 

lundi 6 avril 2015

Iran: qui a vendu le tapis persan à l'autre ?

Pour la première fois depuis la chute du Shah en 1979, et la rupture entre l'Iran et les États-Unis, la télévision iranienne a retransmis le discours d'un président américain, le 2 avril. Barack Obama s'est félicité l'accord "historique" conclu sur le nucléaire iranien.

Les deux parties clament victoire: les États-Unis estiment avoir imposé à l'Iran des garanties suffisamment contraignantes pour l'empêcher d'acquérir l'arme nucléaire, tout en conservant un programme civil. L'Iran se félicite d'avoir obtenu la levée progressive des sanctions, qui l'étranglent depuis des années, mais reste flou sur le cadre de l'accord final, prévu pour le 1er juillet.

Pour l'ancien ambassadeur israélien aux États-Unis Michael Oren, devenu depuis député du parti Kulanu, centriste, mais proche du Likoud, ce sont les Iraniens qui sont les véritables vainqueurs de l'accord. Dans un article au Time, intitulé Comment acheter un tapis au Moyen-orient, il estime que le marchandage s'est fait aux conditions de Téhéran, dont le programme nucléaire est légitimé.

Entre l'Iran et les États-Unis, qui a donc vendu le tapis persan à l'autre ?

  • Les États-Unis, gagnants à court terme

Pour l'administration Obama finissante, il s'agissait de sortir par le haut du dossier iranien, vieux de plusieurs années. La droite américaine, suivant à l'aveuglette les revendications israéliennes, réclamait le démantèlement du programme nucléaire iranien, quitte à frapper militairement le pays. Un ancien cadre de l'administration Bush, John Bolton, ambassadeur des États-Unis à l'ONU de 2005 à 2006, a ainsi pu exprimer la pensée de nombreux républicains dans une tribune au New York Times, intitulée sobrement: bombardez l'Iran. Des naïfs qui en deviennent cyniques, tels sont les conservateurs américains en politique étrangère.

Cette option du pire, préparée par Bush en 2007, puis par Netanyahu en 2011, fut écartée par les services secrets des États-Unis et d'Israël, conscients de l'escalade que cela susciterait (pour calmer les ardeurs belliqueuses de leurs gouvernements, la CIA et le Mossad perpétrèrent des assassinats de scientifiques iraniens en série). Barack Obama a préféré poursuivre la politique des sanctions économiques, persuadé qu'elles finiraient par pousser les Iraniens à négocier.

Ce fut chose faite, avec l'arrivée au pouvoir de dirigeants iraniens plus modérés, dans le sillage du président Hassan Rohani, élu en juin 2013. Ce dernier, tel un chat persan, a fait patte de velours pour amorcer un rapprochement avec l'Occident. Ayant compris la fascination occidentale pour la communication et le néant médiatique, il s'est mis à twitter, à mettre en valeur la communauté juive de Téhéran, à répondre à des médias anglophones... Mesure symbolique, la propagande anti-américaine qui s'étalait dans les rues de la capitale fut retirée.

Derrière cette façade, les Iraniens s'activaient à  négocier un compromis minimaliste: une réduction drastique du programme nucléaire, le renoncement officiel à un volet militaire, et l'acceptation d'une surveillance internationale, contre la levée des sanctions. A la manœuvre des négociations, le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif. Anglophone, ayant fait ses études aux États-Unis, ce diplomate est parvenu à gagner la confiance de ses homologues américains. A l'issue de l'accord, il a été acclamé en héros à Téhéran, et a été personnellement remercié par le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei.


  • L'Iran, future "Prusse" du Moyen-orient
Les Iraniens ont donc obtenu la levée progressive de sanctions vieilles de dix ans, qui pesaient sur la vie quotidienne et l'économie du pays. Le maintien du programme nucléaire civil leur permet de sauver la face. Le gigantesque marché que représente l'Iran attise déjà les appétits des investisseurs et des entreprises américaines. 

Cependant, l'Iran conserve les moyens de produire une "bombe sale", une arme nucléaire rudimentaire, et se situe au seuil d'enrichissement nécessaire à l'élaboration d'un programme complet. Les diplomates iraniens ont réussi à sauvegarder cet acquis. De guerre lasse, les Américains s'y sont résignés. L'Iran reste donc une puissance nucléaire potentielle, ce qui ruine la stratégie militaire israélienne de monopole atomique au Moyen-orient.

Plus largement, cet accord achève de légitimer l'Iran comme interlocuteur des États-Unis dans la région. Washington et Téhéran se retrouvent ainsi partenaires dans la lutte commune contre l’État islamique.
Fin mars, l'armée irakienne, épaulée par les milices chiites et par des supplétifs iraniens (le maître espion de Téhéran, le général Qassem Soleimani, en tête), peinait à reprendre Tikrit à l'Etat islamique. La ville sunnite, bien que symbolique, n'était pourtant pas considérée comme stratégique par Daech, mieux implanté à Falloujah et Mossoul, qui avait laissé une poignée d'hommes mettre en échec des troupes considérables. Il a fallu l'appui aérien américain, d'abord secret, puis officiel, pour faire sauter le verrou et conquérir Tikrit.

Après s'être appuyés sur les pétromonarchies du Golfe et sur la Turquie, les États-Unis ont décidé de prendre langue avec le pays qui agit en protecteur des chiites, du Liban jusqu'en Irak, en passant par le lointain Yémen. Le fait que les Américains négocient désormais avec le régime de Damas doit également être compris comme un geste concédé à l'Iran, dont Bachar al-Assad est devenu le vassal. 

Forte de son statut de puissance régionale, de ses réseaux chiites, et désormais de la tolérance américaine, l'Iran est en bonne voie pour devenir une "Prusse du Moyen-orient", comme le craignait l'ancien ministre israélien Silvan Shalom. D'un point de vue de la géopolitique multilatérale, et de l'équilibre des puissances, c'est plutôt une bonne nouvelle. Même si cela risque de radicaliser les pétromonarchies, grandes pourvoyeuses financières des extrémistes sunnites.

dimanche 5 avril 2015

Kenya: Pâques sanglantes pour les chrétiens

FIGAROVOX/TRIBUNE - Le massacre de Garissa a rappelé l'existence des Shebab, groupe d'islamiste radicaux somaliens que l'on croyait à bout de souffle. Il rappelle que le martyr des chrétiens touche aussi l'Afrique.

Garissa est située au nord-est du Kenya, dans une province majoritairement musulmane et peuplée par l'ethnie somalie. C'est sur un terrain où ils disposaient de complicités que les terroristes somaliens ont pu agir, tuant au moins 147 personnes à l'université. 
Nés en 2006, issus de l'organisation des Tribunaux islamiques, les Shebab ont prospéré dans le chaos somalien, qui dure depuis la chute du régime marxiste de Siyad Barré, en 1991. En 2008, leurs succès militaires ont provoqué l'intervention de plusieurs pays africains voisins, l'Ethiopie et le Kenya en tête. Des troupes africaines sont toujours présentes en Somalie pour protéger le gouvernement de la capitale, Mogadisco, à travers l'African Union Mission to Somalia (AMISOM). Une opération de maintien de la paix largement financée par l'Union européenne.

Depuis 2012, les Shebab accumulent les revers. En septembre 2012, ils ont perdu le port de Kismayo, qui était la plaque tournante du commerce de charbon de bois. Si Daech se finance en partie grâce au pétrole, les Shebab tirent d'importants bénéfices du trafic de charbon de bois, répandu dans toute la Corne de l'Afrique comme combustible nécessaire à la cuisine. Leurs autres sources de financement sont le racket, les dons de fortunes du Golfe, et le régime érythréen, qui souhaite nuire, à travers eux, à l'Ethiopie, grand pays voisin rival.

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