Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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vendredi 24 avril 2015

Arménie, la mémoire au quotidien

L'Arménie célèbre aujourd'hui le centenaire du génocide perpétré par l'Empire ottoman. Ce massacre, planifié et organisé par le gouvernement jeune-turc, concerna tous les chrétiens de l'Empire, Arméniens, Assyriens et Grecs, dans une volonté d'unifier le pays autour de la nation turque.

Le caractère étatique et idéologique de cette tuerie, à laquelle participèrent certains militaires allemands conseillers des troupes turques, tel le futur commandant d'Auschwitz Rudolf Höss, en fait le premier génocide du XXe siècle.

Cette réalité historique est cependant loin d'être reconnue, y compris en Occident. A la tribune des commémorations, à Erevan, on constate la présence de seuls quatre chefs d’État: François Hollande, Vladimir Poutine, ainsi que Tomislav Nikolic, président de la Serbie, et Níkos Anastasiádis, président de Chypre. Pourquoi les pontes de l'Occident, David Cameron, Angela Merkel, Barack Obama, n'ont pas fait le déplacement ? Pourquoi, outre la France et la Russie, les petites Serbie et Chypre se retrouvent à Erevan ?

L'absence des Etats-Unis et du Royaume-Uni s'explique par leur proximité avec la Turquie. Pilier de l'OTAN, malgré son jeu trouble au Moyen-orient, notamment avec l’État islamique, Ankara bénéficie toujours du soutien inconditionnel de Washington et Londres. 

En revanche, la présence des Russes, des Serbes et des Chypriotes s'inscrit dans la longue histoire, et souligne que l'Arménie fait partie de la sphère d'influence slave et chrétienne orientale.

  • La longue mémoire slave et orthodoxe

Serbes, Chypriotes et Arméniens possèdent plusieurs points communs: ces peuples furent opprimés par l'Empire ottoman pendant des siècles, et durent conquérir leur indépendance. Privés de leurs identités, ils se réfugièrent dans le christianisme oriental, représenté par des Églises nationales.

Les Arméniens, christianisés depuis le IVe siècle, ont envoyé des moines et des prêtres dans les Balkans, ainsi que dans l'actuelle Russie, comme les Irlandais le firent en Europe continentale. Après le génocide de 1915, des Arméniens se réfugient en Serbie, en Grèce et en Russie, où ils rejoignent des communautés déjà implantées. Des liens anciens existent donc entre ces peuples.

Enfin, Serbes, Chypriotes et Arméniens font toujours face à des problèmes territoriaux, auxquels la Turquie n'est pas étrangère.

En Serbie, la province du Kosovo, berceau de l'histoire serbe, peuplée par une majorité albanaise musulmane, a déclaré son indépendance en 2008, avec le soutien de l'Occident. La Turquie cherche à retrouver son influence ottomane, et défend les Albanais du Kosovo contre les Serbes. En 2013, le Premier ministre Recept Tayip Erdogan, en visite au Kosovo, a déclaré: "le Kosovo, c'est la Turquie, et la Turquie, c'est le Kosovo !" L'Arménie ne reconnaît pas la province sécessionniste. 

A Chypre, la partie nord de l'île est occupée par l'armée turque depuis 1974, qui y a suscité une République turque indépendante. Les Chypriotes grecs et orthodoxes sont empêchés par les États-Unis de reconquérir le territoire, et refusent par ailleurs une fusion politique avec le nord, qui validerait la présence des colons turcs installés depuis. Des volontaires chypriotes ont combattu avec les Serbes dans les Balkans (Chypre ne reconnaît évidemment pas le Kosovo), dans les années 1990, ainsi qu'avec les Arméniens dans le guerre du Haut-Karabagh.

  • La guerre du Haut-Karabagh: Arméniens contre Azéris, Turcs et djihadistes 

Après l'effondrement de l'empire ottoman, la nation arménienne ne profite guère de son indépendance, proclamée en 1918. Lâchés par les Français et les Britanniques, les Arméniens sont battus par les Turcs, lorsqu'ils essaient de reconquérir l'Arménie historique, vidée de ses habitants par le génocide. Ils n'ont pas d'autre choix que d'accepter la tutelle des Bolchéviks, et d'intégrer l'URSS.

Or, le tracé des Républiques soviétiques accorde aux Arméniens une petite portion de leur territoire historique, qui se retrouve divisé. Une région majoritairement peuplée d'Arméniens, le Haut-Karabagh, se retrouve en Azerbaïdjan, où la population musulmane. L'Etat soviétique se charge de réprimer le sentiment national arménien, en limitant la diffusion de sa langue et de sa culture, et en mettant l'Eglise apostolique arménienne sous contrôle. Mais on n'efface pas de telles réalités. A la fin des années 1980, le sentiment national arménien relève la tête, au fur et à mesure que l'URSS se délite. La population du Haut-Karabagh se sent brimée par les Azéris, et réclame son rattachement avec l'Arménie. 

Dès 1989, des affrontements ont lieu entre Arméniens et Azéris. Ces derniers sont soutenus par Moscou: les dirigeants soviétiques veulent surtout réprimer le nationalisme arménien. Ils appuient le responsable du Parti communiste en Azerbaïdjan, Heydar Aliyev, un défenseur de l'idéologie marxiste-léniniste.

Les heurts se font de plus en plus violents, obligeant l'Armée rouge à intervenir sur place, pour s'interposer entre les deux communautés. Lorsque l'Arménie et l'Azerbaïdjan deviennent indépendants en 1991, le Haut-Karabagh demande son rattachement à l'Arménie. Réprimés par les forces d'Aliyev, qui a pris le pouvoir en Azerbaïdjan, les Arméniens prennent les armes.

De 1991 à 1994, une guerre oppose donc l'Arménie et les Arméniens du Haut-Karabagh à l'Azerbaïdjan, qui dispose de meilleurs stocks militaires laissés par l'Armée rouge. En effet, la doctrine stratégique soviétique prévoyait cyniquement de laisser l'Arménie se faire envahir, en cas d'attaque de l'OTAN par la Turquie, et de constituer un bastion retranché en Azerbaïdjan, pour protéger le pétrole de la mer Caspienne.

Les Azéris reçoivent aussi l'appui des Turcs, qui envoient de l'argent et des volontaires, décidés à "finir le travail" à l'égard des Arméniens. Les Turcs hésitent même à intervenir militairement, pour prendre l'Arménie à revers, mais reculent sous la pression russe. 

Par ailleurs, l'Azerbaïdjan devient un "aspirateur à djihad": des milliers de combattants islamistes d'Afghanistan, ayant achevé leur guerre contre le régime communiste de Kaboul, se portent sur place, pour lutter contre les Arméniens chrétiens. Des candidats du djiahd arrivent du Pakistan et des pays arabes. C'est encore l'époque où des extrémistes sunnites peuvent aller se battre avec des musulmans chiites (80 % des Azéris sont chiites) contre un ennemi commun, sans vouloir les égorger, comme c'est le cas aujourd'hui.

Malgré la disproportion du nombre, les Arméniens finissent par l'emporter. Le Haut-Karabagh devient une République arménienne indépendante, non-reconnue par la communauté internationale. Depuis, la paix n'est toujours pas signée entre Arméniens et Azéris, et des escarmouches ensanglantent fréquemment les lignes de front. L'Azerbaïdjan, où Ilham Aliyev a succédé à son dictateur de père en 2003, tente ponctuellement de récupérer la région. Il bénéficie du soutien des diplomaties américaine et britannique, par le pétrole local alléchées. L'Azerbaïdjan est également toujours proche de la Turquie.

Les Arméniens sont farouchement attachés à la défense du Haut-Karabagh, qu'ils considèrent comme essentiel à leur identité nationale: "nous sommes nos montagnes", disent-ils. Dès la fin des années 1980, le dissident soviétique Andreï Sakharov avait résumé la situation: "pour l'Azerbaïdjan, la question du Karabagh est une question d'ambition ; pour les Arméniens du Karabagh, c'est une question de vie ou de mort".

  • Moscou: du jeu trouble, à la "Kaliningrad du Caucase"

Pendant la guerre du Haut-Karabagh, la Russie exsangue adopte une position neutre, et empêche la Turquie d'intervenir. Mais nombre de dignitaires ex-soviétiques à Moscou soutiennent en sous-main l'Azerbaïdjan, et son régime, entre "camarades" communistes. En revanche, des volontaires russes, et russes d'origine arménienne, vont combattre aux côtés des Arméniens.

La guerre en Tchétchénie, à partir de 1994, qui devient un nouveau "aspirateur à djihadistes", et qui voit les Turcs, les Azéris et les Géorgiens soutenir la rébellion contre les Russes, fait changer le regard de Moscou vis-à-vis du Caucase. Puis, en 1999, Vladimir Poutine arrive au pouvoir. Sa vision stratégique pour la Russie est de réinvestir sa sphère d'influence traditionnelle. Cela passe par les vieux relais historiques, chrétiens orientaux (Serbie, Grèce Chypre), et par un changement d'alliance dans le Caucase.

Poutine prend donc soin de se rapprocher de l'Arménie, qui reçoit des financements et une aide énergétique de Moscou. La communauté arménienne en Russie, et l’Église orthodoxe russe, sont des canaux importants pour les liens entre les deux États. L'Arménie saisit l'occasion, pour sortir de son isolement, coincée entre la Turquie et l'Azerbaïdjan. La société arménienne imite les Russes, dans l'exaltation du patriotisme et de la chrétienté, comme ferments de l'unité nationale. Sur la scène internationale, l'Arménie passe aujourd'hui pour une solide alliée de la Russie. Au point qu'elle est surnommée la "Kaliningrad du Caucase", en référence à l'enclave prussienne russe, héritée de la Seconde guerre mondiale.

Mais, comme souvent avec la Russie, alliance veut dire servilité et soumission. Poutine monnaye cher son soutien à la petite Arménie, qui doit suivre sans discuter la politique russe en Ukraine, et qui, comme la Serbie, doit accepter de négocier son aide énergétique au profit de la Russie.

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