Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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lundi 6 avril 2015

Iran: qui a vendu le tapis persan à l'autre ?

Pour la première fois depuis la chute du Shah en 1979, et la rupture entre l'Iran et les États-Unis, la télévision iranienne a retransmis le discours d'un président américain, le 2 avril. Barack Obama s'est félicité l'accord "historique" conclu sur le nucléaire iranien.

Les deux parties clament victoire: les États-Unis estiment avoir imposé à l'Iran des garanties suffisamment contraignantes pour l'empêcher d'acquérir l'arme nucléaire, tout en conservant un programme civil. L'Iran se félicite d'avoir obtenu la levée progressive des sanctions, qui l'étranglent depuis des années, mais reste flou sur le cadre de l'accord final, prévu pour le 1er juillet.

Pour l'ancien ambassadeur israélien aux États-Unis Michael Oren, devenu depuis député du parti Kulanu, centriste, mais proche du Likoud, ce sont les Iraniens qui sont les véritables vainqueurs de l'accord. Dans un article au Time, intitulé Comment acheter un tapis au Moyen-orient, il estime que le marchandage s'est fait aux conditions de Téhéran, dont le programme nucléaire est légitimé.

Entre l'Iran et les États-Unis, qui a donc vendu le tapis persan à l'autre ?

  • Les États-Unis, gagnants à court terme

Pour l'administration Obama finissante, il s'agissait de sortir par le haut du dossier iranien, vieux de plusieurs années. La droite américaine, suivant à l'aveuglette les revendications israéliennes, réclamait le démantèlement du programme nucléaire iranien, quitte à frapper militairement le pays. Un ancien cadre de l'administration Bush, John Bolton, ambassadeur des États-Unis à l'ONU de 2005 à 2006, a ainsi pu exprimer la pensée de nombreux républicains dans une tribune au New York Times, intitulée sobrement: bombardez l'Iran. Des naïfs qui en deviennent cyniques, tels sont les conservateurs américains en politique étrangère.

Cette option du pire, préparée par Bush en 2007, puis par Netanyahu en 2011, fut écartée par les services secrets des États-Unis et d'Israël, conscients de l'escalade que cela susciterait (pour calmer les ardeurs belliqueuses de leurs gouvernements, la CIA et le Mossad perpétrèrent des assassinats de scientifiques iraniens en série). Barack Obama a préféré poursuivre la politique des sanctions économiques, persuadé qu'elles finiraient par pousser les Iraniens à négocier.

Ce fut chose faite, avec l'arrivée au pouvoir de dirigeants iraniens plus modérés, dans le sillage du président Hassan Rohani, élu en juin 2013. Ce dernier, tel un chat persan, a fait patte de velours pour amorcer un rapprochement avec l'Occident. Ayant compris la fascination occidentale pour la communication et le néant médiatique, il s'est mis à twitter, à mettre en valeur la communauté juive de Téhéran, à répondre à des médias anglophones... Mesure symbolique, la propagande anti-américaine qui s'étalait dans les rues de la capitale fut retirée.

Derrière cette façade, les Iraniens s'activaient à  négocier un compromis minimaliste: une réduction drastique du programme nucléaire, le renoncement officiel à un volet militaire, et l'acceptation d'une surveillance internationale, contre la levée des sanctions. A la manœuvre des négociations, le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif. Anglophone, ayant fait ses études aux États-Unis, ce diplomate est parvenu à gagner la confiance de ses homologues américains. A l'issue de l'accord, il a été acclamé en héros à Téhéran, et a été personnellement remercié par le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei.


  • L'Iran, future "Prusse" du Moyen-orient
Les Iraniens ont donc obtenu la levée progressive de sanctions vieilles de dix ans, qui pesaient sur la vie quotidienne et l'économie du pays. Le maintien du programme nucléaire civil leur permet de sauver la face. Le gigantesque marché que représente l'Iran attise déjà les appétits des investisseurs et des entreprises américaines. 

Cependant, l'Iran conserve les moyens de produire une "bombe sale", une arme nucléaire rudimentaire, et se situe au seuil d'enrichissement nécessaire à l'élaboration d'un programme complet. Les diplomates iraniens ont réussi à sauvegarder cet acquis. De guerre lasse, les Américains s'y sont résignés. L'Iran reste donc une puissance nucléaire potentielle, ce qui ruine la stratégie militaire israélienne de monopole atomique au Moyen-orient.

Plus largement, cet accord achève de légitimer l'Iran comme interlocuteur des États-Unis dans la région. Washington et Téhéran se retrouvent ainsi partenaires dans la lutte commune contre l’État islamique.
Fin mars, l'armée irakienne, épaulée par les milices chiites et par des supplétifs iraniens (le maître espion de Téhéran, le général Qassem Soleimani, en tête), peinait à reprendre Tikrit à l'Etat islamique. La ville sunnite, bien que symbolique, n'était pourtant pas considérée comme stratégique par Daech, mieux implanté à Falloujah et Mossoul, qui avait laissé une poignée d'hommes mettre en échec des troupes considérables. Il a fallu l'appui aérien américain, d'abord secret, puis officiel, pour faire sauter le verrou et conquérir Tikrit.

Après s'être appuyés sur les pétromonarchies du Golfe et sur la Turquie, les États-Unis ont décidé de prendre langue avec le pays qui agit en protecteur des chiites, du Liban jusqu'en Irak, en passant par le lointain Yémen. Le fait que les Américains négocient désormais avec le régime de Damas doit également être compris comme un geste concédé à l'Iran, dont Bachar al-Assad est devenu le vassal. 

Forte de son statut de puissance régionale, de ses réseaux chiites, et désormais de la tolérance américaine, l'Iran est en bonne voie pour devenir une "Prusse du Moyen-orient", comme le craignait l'ancien ministre israélien Silvan Shalom. D'un point de vue de la géopolitique multilatérale, et de l'équilibre des puissances, c'est plutôt une bonne nouvelle. Même si cela risque de radicaliser les pétromonarchies, grandes pourvoyeuses financières des extrémistes sunnites.

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