Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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lundi 13 avril 2015

"Queen Hillary" ? Non merci.

Quelle non-surprise ! A 67 ans, l'ex-Première Dame Hillary Clinton déclare sa candidature à l'élection présidentielle américaine de fin 2016. Sa victoire ne fait guère de doutes pour les experts. On oublie un peu vite qu'en 2007, lors de sa première tentative, elle se fit battre aux primaires démocrates par Barack Obama. A noter que les pires rumeurs sur ce dernier, sa foi musulmane secrète, son pasteur fou, sa naissance hors des Etats-Unis, qui nourrissent aujourd'hui la paranoïa des républicains américains (dont 34 % estiment qu'il est le "pire ennemi de l'Amérique", loin devant Poutine et Assad), furent lancées à l'époque par l'équipe de celle qui était alors sénatrice de l'Etat de New York. 

Cette fois, la campagne Clinton va plus loin dans le spectaculaire. Forte des cadres Google qu'elle a recruté, et disposant d'un trésor de guerre allant de 2 à 5 milliards de dollars, elle proclame que Hillary sera la "championne" de l'Américain moyen. Plus c'est gros, plus ça passe. 

Ce qui frappe d'abord, pour un Français, est le soutien immédiat qu'apportent en choeur nos dirigeants politiques de gauche comme de droite à sa candidature: de Nicolas Sarkozy à Manuel Valls, en passant par Marisol Touraine et Christiane Taubira. Comme si la patricienne hors-sol Hillary Clinton était un des clowns-vedettes du cirque postmoderne actuel. Après "un Noir à la Maison-Blanche, c'est formidable", nous aurons droit à "une femme...", sans aller au-delà. 

  • La nostalgie des "années Clinton" ?

Certains commentateurs estiment que les Américains feront bon accueil à Hillary Clinton, en souvenir de la prospérité économique des deux mandats de son mari (1992-2000). Pourtant, comme le rappelle Patrice de Plunkett: "souvenons-nous de Bill Clinton abolissant le Glass-Steagall Act de 1933 (qui séparait banque de dépôt et banque d'investissement) : d'où, entre autres, la naissance de Citigroup qui allait coûter 300 milliards au gouvernement américain en novembre 2008 !"

Pour le reste, que peut-on retenir du mandat de Bill Clinton ? Un immense cynisme en politique extérieure. En décembre 1998, prenant prétexte du refus de Saddam Hussein de laisser les inspecteurs de l'ONU, chargés de surveiller son arsenal chimique démantelé en 1991, agir à leur guise, le président lance une vaste campagne de bombardements sur l'Irak. Sous le nom de code "Desert Fox", les avions américains et britanniques (Tony Blair ayant déjà prêté allégeance de servilité) tuèrent près de 3000 personnes. Il s'agissait alors de détourner le public de la session parlementaire qui allait discuter de la destitution de Bill Clinton, empêtré dans l'affaire Lewinski. 

Bill Clinton est également le maître d'oeuvre, avec sa Secrétaire d'Etat Madeleine Albright, de la guerre de 1999 qui fit de la province serbe rebelle du Kosovo un Etat mafieux indépendant. Depuis, les autorités albanaises kosovares ont pris soin de remercier leurs "héros": Bill Clinton a droit à sa statue à Pristina, la capitale du pays, tel un dirigeant communiste. Madeleine Albright, de son côté, a failli racheter pour une bouchée de pains la compagnie des télécoms locale.

  • La guerre d'Hillary 

De cette politique étrangère digne des pires néoconservateurs "de droite", Hillary Clinton n'a rien renié. En 2003, elle vote en faveur de la guerre d'Irak. Comme Secrétaire d'Etat de Barack Obama, de 2009 à 2013, elle est l'avocate de la ligne dure contre la Russie et l'Iran. Elle soutient également les positions israéliennes face aux Palestiniens.

Mais surtout, en 2011, Hillary Clinton pèse de tout son poids pour pousser les Etats-Unis à renverser Kadhafi en Libye. Le Secrétaire à la Défense, Robert Gates, n'y est pas favorable, de même que la hiérarchie militaire. Clinton finit par obtenir gain de cause. Bien que mettant en avant le binôme France-Royaume-Uni, les Etats-Unis sont la cheville ouvrière de la coalition qui frappe le régime libyen. C'est l'aviation américaine, avant les Français, qui repère le convoi de Kadhafi en fuite à Syrte, et permet son élimination.

Si, en France, on considère que la Libye fut la "guerre de BHL", aux Etats-Unis, la Libye est présentée comme la "guerre d'Hillary". Cela pourrait lui être reproché durant la campagne, tant les dégâts collatéraux causés par l'intervention libyenne sont immenses. Les Américains l'ont déjà accusé d'avoir mis en péril l'ambassadeur Christopher Stevens, tué le 11 septembre 2012 par des islamistes, lors de l'attaque du consulat américain de Benghazi. 

  • De l'aristocratie en Amérique 

Finalement, cette candidature de l'archétype de la classe dominante, "femme de", et virtuellement présidente pendant des années, a de quoi susciter l'ironie pour le pays qui se réclame comme la première démocratie du monde. En face, les républicains ne font guère mieux: entre un populiste démagogue (le sénateur texan Ted Cruz), un jeune opportuniste latino (Marco Rubio) et un libertarien (Rand Paul, fils de Ron, dont les mérites étaient l'érudition et la lucidité en politique étrangère), le favori demeure Jeb Bush, fils et frère des anciens présidents... Et ce n'est pas la position "pro-vie" de l'un ou l'autre, comme se consolent ainsi certain sites catholiques français, qui changera quoi que ce soit à leur liens avec le dogme économique libéral, et le dogme d'une politique étrangère agressive. 

Pourtant, les Etats-Unis sont historiquement un terreau de dynasties. Les second et sixième présidents américains furent un père et son fils, John Adams et John Quincy Adams. Sans oublier le clan Kennedy, qui donna un président (JFK), un candidat aux primaires démocrates (son frère Robert) et un sénateur influent (son frère Edward). Les affaires ne sont pas en reste, en témoigne parmi d'autres la famille Rockefeller. Sur le plan culturel, les Américains cultivent l'esprit de caste, entre clubs, associations, loges, fondations. Dans ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand, un temps émigré en Amérique, avait déjà décrit cette aspiration:

Une aristocratie chrysogène est prête à paraître avec l'amour des distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il règne un niveau général aux Etats-Unis : c'est une complète erreur. Il y a des sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles ; il y a des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand à seize quartiers. Ces nobles-plébéiens aspirent à la caste, en dépit du progrès des lumières qui les a faits égaux et libres. 


Mais, les Etats-Unis, c'est aussi le pays des opportunités et des surprises. Contrairement à la politique française, où des dizaines d'années de militantisme et de franchissement d'échelons sont souvent nécessaires pour percer, la politique américaine permet à des visages neufs de surgir de nulle part. La campagne présidentielle de 2016 sera longue, très longue. 

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