Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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vendredi 21 août 2015

In God we Trump

La politique américaine, c'est un peu la IIIe République (une amie très chère se reconnaîtra pour m'avoir soufflé cette judicieuse comparaison). Des noms d'oiseaux qui volent de tous côtés. Des politiciens qui se déchirent la morale, les valeurs, leur vision de société. Des affaires de corruption, de maîtresses et d'emails trafiqués qui renversent des destins nationaux. Une fébrilité partisane, et une volatilité électorale. Avec tout de même beaucoup plus d'argent, de publicité et de consumérisme. Avec beaucoup d'excès, mais aussi une fraîcheur que l'on peine à retrouver dans le débat technocratique, policé et verrouillé français. 

Quand votre serviteur était en stage dans les lobbies conservateurs à Washington DC, à l'été 2012, les républicains (américains, quoiqu'il n'y a guère plus de différence aujourd'hui des deux côtés de l'Atlantique devant le mur de l'argent) spéculaient déjà sur le remplaçant de "Sarko", leur champion. Un magnat de la presse conservatrice, enthousiaste et optimiste, m'affirmait qu'il misait tout sur Christine Lagarde (depuis, elle semble avoir tout misé sur Sarkoléon, me déliant du secret). Il imaginait aussi qu'une nouvelle figure pourrait émerger à droite. Mon interlocuteur ne comprenait pas mon scepticisme: d'un point de vue français, il faut au moins faire 15, 20 ans de carrière partisane avant d'espérer percer. Aux Etats-Unis, au contraire, les jeux sont ouverts. Barack Obama n'était-il pas simple sénateur, élu depuis seulement 4 ans, lorsqu'il parvint au poste suprême ?

Ce système politique américain ouvert qui permet l'émergence de nouvelles figures que l'on attend pas. En témoigne l'émergence du milliardaire Donald Trump. Il est l'immense surprise de cette pré-campagne présidentielle de 2016. Il y a encore quelques mois, cette campagne s'annonçait déprimante, prévisible, et vide, opposant deux héritiers de dynasties régnantes, les Clinton et les Bush. Tel un chien fou dans un jeu de quilles, The Donald a bouleversé tous les pronostics, et il est parvenu à se hisser à la tête des sondages pour la désignation à la candidature du Parti républicain. L'establishment de la droite américaine en est paniqué. Il l'a d'abord raillé, puis attaqué, aujourd'hui, il est de bon ton pour les autres candidats de reconnaître qu'il "pose de bonnes questions" (cela ne vous rappelle rien ?). 

Trump n'a pourtant ni de programme clair, ni de colonne vertébrale idéologique, ni d'expérience politique. Habile orateur, il fait un show, consistant à accumuler les déclarations politiquement incorrectes, qui, pour un autre candidat, eûtes été mortelles. Contre les stars féminines du monde médiatique, contre son propre camp, contre le "héros de guerre" John McCain (symbole intouchable dans un pays où l'on vénère les vétérans, sauf lorsqu'ils ne peuvent plus payer leurs charges), contre les immigrés mexicains (là, d'autres l'ont précédé sur ce terrain depuis longtemps). Son anormalité attire le chaland, et pulvérise les records d'audimat. Parmi les centaines de commentaires louangeurs qui pullulent sous les vidéos de ses prestations, celui-ci résume bien le sentiment de ses sympathisants: "Trump is not a politician....which is exactly why I'd vote for him."

Les électeurs américains, désabusés des jeux de partis et de l'establishment, veulent du clivant, qu'ils perçoivent comme de l'authentique. La même demande touche le Parti démocrate, où le challenger de Hillary Clinton, le sénateur du Vermont Bernie Sanders, "socialiste" (en langage américain, presque un communiste) revendiqué, marque des points. La Reine Clinton, empêtrée dans son image d'aristocrate de la politique, et dans l’affaire des e-mail officiels du département d’État, qu’elle a utilisés pour son usage personnel, a énormément baissé dans les sondages. 

Même phénomène dans l'ancienne puissance coloniale britannique, devenue satellite américain: Jeremy Corbyn, gauchiste radicalement opposé à l'élite libérale bipartisane, tient la corde pour devenir le nouveau chef de file du Parti travailliste. Décidément à l'heure des Corbyn, Tsipras et autres Iglesias, Jean-Luc Mélenchon n'a pas de chance. 

La force de Donald Trump est aussi qu'il n'appartient à aucun des courants qui structurent le Parti républicain, La droite américaine a perdu la bataille culturelle pendant ces huit années d'administration Obama: la cause et la conséquence de cette défaite est qu'elle n'a pas su conserver l'unité mise au point par Richard Nixon, et consolidée par Ronald Reagan, entre les différents courants de la droite américaine.

Cette unité reposait sur un équilibre entre l'establishment du Parti, centriste et libéral, la droite "chrétienne", portée par les protestants évangéliques blancs, très virulente sur les valeurs morales et en politique étrangère (pour défendre Israël, Etat qui réalise concrètement les prophéties bibliques), et la mouvance libertarienne, partisane du moins d'Etat possible. S'ajoutaient, sous George W. Bush, les néoconservateurs, venus de la gauche idéaliste (et non des réacs traditionalistes, comme on l'imagine encore en France), maîtres de l'agenda diplomatique, et architectes de la guerre d'Irak de 2003. 

Le "Jésus républicain" libéral : non à l'assistanat !
Jouant sur tous les tableaux, Bush II avait réussi à maintenir l'unité de la droite américaine. Dès son départ, les différents courants ont commencé à s'apercevoir qu'ils ne partageaient pas la même vision de société, et à s'entre-déchirer, sauf lorsqu'il s'agit de taper sur les démocrates. Depuis 2008, chaque ténor républicain se bat pour sa chapelle, et non pour l'équipe entière. Le candidat en 2012 Mitt Romney, venu de l'establishment centriste, ne fut pas accepté par la droite chrétienne, ni par les libertariens. Le Obama-bashing, qui a pris des proportions folles pendant huit ans, dissimulait l'absence de leader, et de doctrine unifiée chez les républicains. 

Aujourd'hui, le Parti républicain est en pleine recomposition. La droite chrétienne, bien que flouée et manipulée sous Bush II (dont le stratège Karl Rove avait bâti l'image d'évangélique pieux, pour instrumentaliser cet électorat, surtout pour dire "amen" aux guerres extérieures), demeure associée à l'héritage de ce dernier. Elle est en plein déclin, et a pris de plein fouet les défaites culturelles de ces dernières années, le mariage gay imposé par la Cour suprême étant l'apothéose. Elle a cependant pris sa revanche avec le scandale sordide du Planning familial

C'est un des paradoxes américains: le mariage gay n'a rencontré que peu de résistances, dans une société individualiste et fondamentalement libérale, alors que l'avortement et la vie à naître demeurent des clivages qui tranchent la nation (un documentaire de 2006 sur le sujet décrivait un "lake of fire" qui divisait radicalement le pays).  Le scandale du Planning familial a donc énormément choqué, et au-delà des cercles chrétiens et conservateurs. 

Mais la droite chrétienne n'a pas de champion pour récolter les fruits de cette révolte. Son chef de file légitime serait Mike Huckabee: ex-pasteur baptiste, ancien gouverneur de l'Arkensas et déjà candidat à l'investiture en 2008, il revient après cinq ans comme journaliste sur Fox News, avec un bien meilleur carnet d'adresses. Il est encore très applaudi, mais apparaît comme un peu défraîchi. De toute façon, le créneau est saturé: Ben Carson, médecin pro-life afro-américain (un autre inconnu, qui court derrière Trump), Scott Walker, gouverneur évangélique du Wisconsin, et Ted Cruz, jeune sénateur du Texas, qui coche toutes les cases de la démagogie, lui volent la vedette.

De son côté, l'establishment centriste et son prétendant, Bush III (gouverneur de Floride), enregistre une forte baisse dans les sondages, correspondant à son désamour dans un électorat droitisé. Mais ces aristocrates de la politique attendant leur heure, persuadé que les primaires républicaines ne sont qu'un mauvais moment à passer, que leur force de frappe financière mettra tout le monde d'accord lors du Super-Tuesday, la méga-primaire de début 2016, et que seul un candidat centriste, dépassant les bornes de la droite, pourra avoir une chance de l'emporter.

Quant à l'aile libertarienne, elle a réussi à réaliser une OPA idéologique sur le Parti républicain, qui devient encore plus obsédé par les questions d'impôts, ou de droit de porter des armes. Mais son leader Rand Paul, sénateur du Kentucky, n'a pas l'aura de son père, le mythique Ron, dont il n'est qu'une pâle copie. 

Dans ce cirque, le clown Donald arrive à se situer au-dessus de la mêlée. Financièrement solvable, il peut continuer son chemin jusqu'au bout des primaires, même si la volatilité des électeurs peut le jeter dans l'abîme aussi vite qu'elle l'a propulsé au sommet de l'affiche. 

Mais The Donald est aussi un candidat complètement en correspondance avec l'esprit du temps. Ses disputes mises en scène, ses prestations, son positionnement, idéologiquement vide, mais chargé de rhétorique, font de lui le "troll" par excellence. Il fait rire, cogne, désacralise tout, mais ne construit rien. Il gêne et il dérange, c'est là sa vertu, et cela suffit. Il est dans l'instantané, comme un poisson dans le marigot médiatique. 

The Donald court, mais dans le vide. Il mérite bien son appellation de "populiste nihiliste", par l'universitaire américain Walter Russel Mead. Issu du meilleur du système politique américain, ouvert et récompensant les audacieux, il en incarne aussi le pire: la caricature de show télévisé qui s'est transmis à la sphère politique. 

jeudi 13 août 2015

Entre Tel Aviv sur Seine et Gaza Plage.

FIGAROVOX/TRIBUNE - Pierre Jova revient sur la polémique Tel Aviv sur Seine: si celle-ci lui apparaît stérile, il rappelle les véritables enjeux du conflit israélo-palestinien.

Faut-il qu'il ne se passe rien dans le monde pour se passionner au sujet de «Tel-Aviv sur Seine»? Ce jumelage organisé par la Mairie de Paris, dans le cadre de l'opération de divertissement officiel «Paris-Plages», ne méritait à première vue qu'un haussement d'épaules. D'ailleurs, Tel-Aviv ressemble à certains égards à la capitale française: c'est une «bulle» déconnectée du reste de son pays, Israël, artiste et branchée, où il fait bon vivre, et où la légèreté des moeurs côtoie la liberté d'esprit. C'est également un bastion fortifié de la gauche, laïque et gay-friendly.


Mais la fête prévue par la Mairie de Paris a été gâchée. La nébuleuse pro-palestinienne s'est empressée de réclamer l'annulation de l'événement, réactivant un duel devenu familier en France, contre les avocats d'Israël. Les deux camps ont la petitesse en partage, et empêchent toute nuance d'éclore. Il y a de quoi désespérer de ce jeu de rôles.

Oui, l'agression et le boycott de la moindre initiative mêlant des Israéliens, est grotesque, comme si toute une nation était frappée du sceau de l'infamie. Après Tel-Aviv sur Seine, qu'interdire? Asaf Avidan? Les Voca People? Les oranges de Jaffa?

La suite sur Le Figaro Vox