Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

h

h

mercredi 30 septembre 2015

Coups de gueule géopolitiques


Coups de gueule géopolitiques, en cette rentrée où l’intérêt général pour le vaste monde est à saluer, mais n’est pas exempt d’approximations et fantasmes.

Passage en revue de ce que l’on entend ici et là.

#Les migrants ne sont pas Syriens, mais Albanais

C’est ce qu’on commence à entendre. Les migrants qui affluent en Europe à travers les Balkans seraient majoritairement des Albanais, originaires du Kosovo, de Macédoine et d’Albanie. Beaucoup se feraient passer pour Syriens, fuyant la guerre, alors qu’ils émigrent pour des raisons économiques.

D’où viennent ces affirmations ? Des chiffres officiels allemands : sur les six premiers mois de 2015, l’Allemagne aurait reçu seulement 20 % de migrants syriens, 5,2 % d’Irakiens, et pas moins de 30 % d’Albanais (17 % du Kosovo, 13 % d’Albanie).

La migration des Albanais vers l’Union européenne est bien réelle. Elle a démarré dès 2013-2014, et s’écoule de manière constate vers l’Allemagne et l’Europe du nord, où il y a de nombreuses communautés albanaises installées. La pauvreté et la corruption mafieuse qui règnent au Kosovo les y encouragent.

Seulement voilà : ces chiffres ne concernent que les six premiers mois de 2015. Avant donc l’explosion migratoire de juillet-août derniers, qui a déclenché la crise que nous vivons actuellement. Vu la quantité de migrants qui traversent les Balkans, et leur extrême mobilité, il apparaît très périlleux de pouvoir établir des chiffres au sujet de ces derniers mois. Selon le ministère de l’Intérieur macédonien, 80 % des migrants qui traversent le pays sont Syriens, 5 % sont Afghans et 5 % sont Irakiens. Cette estimation se base sur les 50 000 personnes s’étant enregistrées au poste-frontière de Gevgelija, depuis juin dernier. Mais combien d’autres n’y sont pas passées ?

Votre serviteur était en Serbie, puis en Hongrie, lorsque le flot migratoire s’est abattu sur les Balkans, pendant le mois d’août dernier. Sur le terrain, il apparaît que la majorité des migrants sont désormais issus du Proche-Orient (Syrie, Irak), avec un nombre non-négligeable d’Afghans, ainsi que des Pakistanais et des Bengladais. Tous ne fuient pas pour les mêmes raisons : perspectives économiques pour les Pakistanais, fuite des Talibans comme anciens employés de l’armée américaine, ou recherche d’un avenir meilleur, pour les Afghans, par exemple. Mais les Syriens s’échappent bien du conflit, des zones de combats, ou de la conscription forcée dans l’armée du régime.
 

#Les migrants sont tous des hommes

C’est la conviction de notre Marine nationale. Lors de la dernière université d’été du « Front » (puisque c’est ainsi que ses militants et cadres l’appellent tout simplement, comme « la France », « la Raison », « Dieu », bref.), Marine Le Pen a déclaré : « Moi, j'ai vu les images des clandestins qui descendaient, qui étaient emmenés en Allemagne de la Hongrie, etc. Eh bien, sur l'ensemble de ces images, il y a 99 % d'hommes. Il y a une ultra minorité de familles ».

Ailleurs, d’autres voix tiennent pourtant à rappeler que, selon le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés, le chiffre serait que « 70 % », parfois « 77 % » d’hommes parmi les migrants. Ce chiffre est bien réel. Mais il ne concerne que l’immigration arrivant par la Méditerranée, pour la seule année 2014. A l’arrivée des migrants en Italie, Grèce, Espagne, et Malte, les agents onusiens comptent 72 % d’hommes, 13 % de femmes, et 15 % d’enfants.

L’immigration méditerranéenne est très différente de celle qui déferle aujourd’hui dans les Balkans. Elle est majoritairement subsaharienne, économique, et masculine (les hommes essayant de trouver une meilleure vie en Occident). Celle qui frappe actuellement les Balkans est quant à elle une conséquence directe des conflits du Proche-Orient, avec l’émigration de familles entières.  

Ce qu’on voit sur le terrain est qu’il y a effectivement beaucoup d’hommes, mais également de nombreuses femmes et enfants. C’est sans doute la « nouveauté » de cet été, qui a fait exploser les chiffres de migrants : des familles prennent désormais la route, souvent composées des deux parents, avec trois ou quatre enfants. On trouve même parfois des femmes voyageant avec leurs enfants, mais sans leurs maris, restés au pays, et attendant qu’elles s’installent et les fassent venir.
Selon un rapport de l’antenne britannique d’Unicef de début septembre, qui se basait sur une estimation réalisée sur un échantillon de 3 000 personnes traversant la frontière macédonienne (soit la moyenne quotidienne, à l’époque), un tiers des migrants étaient des femmes et des enfants. Soit 10 % qu’en juin dernier. Le rapport ajoutait qu’environ 12 % des femmes étaient enceintes.


#Les Kurdes sont nos meilleurs alliés contre Daech

C’est un argument œcuménique, partagé aussi bien par notre chevalier blanc à chemise BHL, que par la gauche radicale en quête de nouvelles guerres d’Espagne : les Kurdes. Réputés laïques, féministes (l'uniforme va si bien aux dames), bons combattants, injustement privés d’Etat-nation, ils font l’allié idéal.

Même s’ils ont leur culture en partage, « les Kurdes » ne sont pourtant pas identiques : d’un côté, il y a la mouvance structurée autour du PKK, parti marxiste-léniniste agissant en Turquie, longtemps soutenu par la Syrie d’Hafez el-Assad. Le maître stalinien incontesté du PKK, Abdullah Öcalan, s’y est réfugié à partir de 1979. Le parti crée sa branche syrienne, le PYD, dans les zones kurdes du nord du pays. Vingt ans plus tard, la Syrie lâche son allié kurde pour se réconcilier avec la Turquie. Öcalan est expulsé de Damas, et arrêté par les Turcs en 1999. Le PKK-PYD cesse de mener la guérilla depuis la Syrie. Avec l’invasion américaine de l’Irak en 2003, le régime de Damas s’effraie d’une contagion de l’exemple du Kurdistan irakien, soutenu par les Américains, sur son territoire. Dès lors, les manifestations syriennes kurdes sont réprimées et surveillées.

En 2011, les cellules du PKK-PYD sont réactivées au début de la guerre civile syrienne, et se rallient assez rapidement à Bachar el-Assad. Le régime de Damas voit vite l’avantage d’une alliance avec les Kurdes : ne pas ouvrir un second front contre eux, et semer le désordre derrière les lignes de la rébellion sunnite. En échange, le PKK-PYD obtient les clés d’un Kurdistan autonome, constitué de poches de territoires à la frontière turque, et que le régime lui abandonne.

Les Kurdes syriens sont donc des alliés officieux de Bachar el-Assad, farouchement anti-djihadistes (ils sont musulmans, mais « Kurdes » avant tout, marqués par le soufisme, et refusent surtout l’arabisation, qui doit aller de pair avec l’islam sunnite), et majoritairement hostiles aux autres rebelles : les quelques Kurdes non-affiliés au PKK-PYD combattant chez eux ont été l’objet d’attaques ciblées, par des agents de la Turquie.

De l’autre côté, il y a la mouvance kurde irakienne. Bien que divisés entre les pro-Barzani ou pro-Talabani (deux chefs rivaux qui se sont fait la guerre dans les années 1990), les Kurdes irakiens ont réussi à tirer leur épingle du jeu, avec le soutien des Américains. Le Kurdistan irakien est indépendant de facto, il ne lui manque que la reconnaissance internationale officielle. Il combat l’Etat islamique, même si des soupçons d’alliance objective avec Daech pèsent sur le chef kurde Massoud Barzani. Ce dernier aurait négocié avec l’ex-lieutenant de Saddam Hussein, Ibrahim al-Douri, bref allié des djihadistes (avant que ses partisans ne soient purgés), pour les laisser prendre Mossoul, en juillet 2014. En échange, les Kurdes s’emparaient de Kirkouk, ville arabo-kurde qu’ils revendiquent depuis des décennies.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les Kurdes ne forment donc pas un « bloc », mais plutôt deux mouvances aux intérêts contradictoires : PKK-PYD d’un côté en Syrie et Turquie, et Kurdes irakiens de l’autre. En revanche, un élément unit le camp kurde : celui de travailler à l’établissement d’un Kurdistan autonome, sinon souverain, au détriment des Etats où ils vivent. Miser sur les Kurdes, c’est donc prendre le risque que les Etats syrien et irakien ne se délitent encore davantage. Sans compter la farouche hostilité de la Turquie à tout embryon de Kurdistan autonome, surtout en Syrie, à cause de la communion entre Kurdes syriens et turcs.

Ce peut être un choix géopolitique : compte tenu du caractère artificiel des frontières coloniales syriennes et irakiennes (que Daech s’ést empressé de rendre caduques, symboliquement), on peut estimer que le moment est venu pour un redécoupage intégral de ces pays. Mais le faire, c’est sauter dans l’inconnu. Les conséquences sont incalculables. Voilà pourquoi, en géopolitique « réaliste », on a toujours préféré défendre l’intangibilité des frontières.
 

#Le régime syrien d’accord, mais sans Assad

C’est l’option du moindre mal, à laquelle les Occidentaux, après des années de confiance aveugle placée dans les rebelles, semblent se rallier. La Russie et le Vatican plaident depuis le début pour la voie du dialogue entre toutes les parties du conflit, le régime de Damas y compris. Seul dirigeant entre l’Atlantique et l’Oural sachant apparemment jouer aux échecs, Vladimir Poutine défend une préservation du régime syrien, avec un partage du pouvoir à la marge avec quelques rebelles « sains ». Même l’inflexible Laurent Fabius a fini par reconnaître que ses services cherchaient à unir certains rebelles au régime – mais sans Bachar el-Assad.
Le sort du président syrien est aujourd’hui au centre de toutes les négociations diplomatique. Les Russes savent le poids du leader dans les dictatures arabes : l’Etat libyen s’est effondré avec la mort de Kadhafi, tout comme l’Etat irakien baasiste a disparu avec Saddam Hussein. Pourtant, même Moscou serait prêt à sacrifier Bachar el-Assad si nécessaire, et lui aurait déjà proposé un exil de luxe en Russie. Du côté occidental, on a pris langue avec des dignitaires du régime pour imaginer sa succession. Selon une source syrienne, on a parlé du colonel Suheil al-Hassan: officier efficace, alaouite, plus rassurant qu'Assad, et jouissant d'une meilleure image, car "ses troupes ne pillent pas". Un pays occidental a également exfiltré en 2012 un général syrien de haut-rang, qui pourrait servir comme nouvel homme fort du pays.
 
 
Certains connaisseurs de la Syrie, comme le reporter Nicolas Hénin, estiment que Bachar el-Assad est trop associé à la répression, et qu’il est un repoussoir pour la majorité des Syriens. Pour eux, son départ du pouvoir ne doit pas être une conséquence du rétablissement de la paix, mais sa condition.

Mais d’autres sont beaucoup plus sceptiques. Le journaliste Georges Malbrunot affirme que le régime est consubstantiellement uni au clan Assad. Même les puissants services secrets n’existeraient que par la présence au pouvoir du président et de ses alliés. Priver le régime de Damas de son dirigeant serait donc lui ôter sa raison d'être, et le réduire à une coquille vide.